Été 2026 : près de 98 000 hectares de végétation brûlés en France selon l’Office national des forêts (ONF), soit cinq fois la moyenne des vingt dernières années, et 21 000 départs de feu. Pauline Vilain-Carlotti, docteure en géographie, spécialiste de la gestion sociale du risque d’incendie de forêt et autrice de L’Épreuve du feu (Flammarion), propose de sortir de la seule guerre contre les flammes pour aménager des territoires qui vivent avec le feu.
L’essentiel
Ce qu’il faut retenir
Le constat, les repères clés et les ressources utiles de l’épisode.
Ce qu’il faut retenir
Le constat, les repères clés et les ressources utiles de l’épisode.Après un été 2026 où près de 98 000 hectares ont brûlé en France, la géographe Pauline Vilain-Carlotti défend une prévention collective, inscrite dans l’aménagement du territoire, plutôt que la seule lutte contre les flammes.
Ce qu’on sait
- Plus de neuf départs de feu sur dix ont une cause humaine, le plus souvent accidentelle. Le réchauffement aggrave les incendies sans les allumer.
- La doctrine d’attaque des feux naissants, en place depuis 1994, éteint 97 % des feux avant 10 hectares, mais laisse la végétation combustible s’accumuler.
- Les obligations légales de débroussaillement sont respectées au mieux dans 30 % des cas, selon Pauline Vilain-Carlotti.
Ce qu’on peut faire
- Débroussailler les abords de sa maison avant l’été et vérifier l’exposition de sa commune au risque sur Géorisques.
- Proposer à sa commune ou à son intercommunalité de mutualiser le débroussaillement, via une taxe dédiée ou des associations.
- Défendre des plans de prévention des risques opposables à l’urbanisme et une constructibilité limitée aux interfaces habitat-forêt.
Passages clés
- 08:29 — Ager, saltus, silva : le modèle des villages agropastoraux.
- 11:02 — Cause humaine et changement climatique : qui allume, qui aggrave.
- 18:21 — Le rôle écologique du feu.
- 20:34 — La doctrine d’attaque des feux naissants et son paradoxe.
- 38:30 — De la coercition à la mutualisation.
Aller plus loin
Le point fort de cette approche : traiter le feu comme un aléa à aménager collectivement, plutôt que comme un ennemi à éteindre partout.
Un jardin corse comme coupe-feu
Pauline Vilain-Carlotti a passé ses étés d’enfance en Corse chez ses grands-parents, au rythme des Canadair. Près d’Ajaccio, le jardin de son grand-père reproduisait le schéma des villages : fleurs autour de la maison, puis potager, puis verger, avec des arbres tenus loin du bâti et des abords défrichés.
Au temps de l’agropastoralisme, les villages méditerranéens suivaient le modèle ager, saltus, silva : le champ, l’espace de parcours des troupeaux, puis la forêt, en cercles concentriques. Plus on s’approche des maisons, plus les coupe-feu sont importants. Car « le feu en soi n’est pas un problème » : il en devient un quand il menace des enjeux.
Cette organisation s’est perdue avec la déprise agricole et l’envie d’habiter au plus près des espaces boisés. Elle a laissé place à des interfaces habitat-forêt très exposées.
Le modèle agropastoral
Ager, saltus, silva : le village en cercles coupe-feu
Au temps de l’agropastoralisme, les villages méditerranéens s’organisaient en cercles concentriques autour des maisons.
La maison
Des fleurs autour, des abords défrichés, les arbres tenus loin du bâti.
Le champ (ager)
Les cultures, le potager, le verger.
Le parcours (saltus)
L’espace où pâturent les troupeaux.
La forêt (silva)
Le cercle extérieur, le plus éloigné des habitations.
Plus on s’approche des maisons, plus les coupe-feu sont importants.
Modèle décrit par Pauline Vilain-Carlotti, docteure en géographie, dans Soluble(s) #131 (00:08:29).
Le climat aggrave, l’humain allume
Plus de neuf départs de feu sur dix ont une origine humaine, le plus souvent accidentelle. Le réchauffement n’allume rien, mais la chaleur, l’air sec et les sols desséchés rendent la végétation hautement combustible.
La saison des feux, autrefois de fin juin à mi-septembre, court désormais de mai à octobre. Elle remonte aussi vers le nord, jusqu’en forêt de Fontainebleau cet été.
Le terme de « mégafeu » n’éclaire rien, puisqu’il n’a pas de seuil clair. Pour la géographe, c’est « la course à l’hyperbole, au sensationnalisme », qui occulte le rôle écologique du feu.
Le paradoxe de l’extinction systématique
Depuis la mission Vulcain en 1994, la France attaque chaque feu naissant, et 97 % des feux sont éteints avant 10 hectares. Dans un pays au bâti dispersé, cette doctrine « fait sens », reconnaît l’invitée.
Mais à force d’éteindre tous les petits feux, la biomasse s’accumule près des zones habitées. Elle alimente les incendies convectifs, qui créent leur propre météo. C’est ce qui s’est passé en Gironde, où le feu parti de Saumos a parcouru 42 000 hectares et détruit 183 maisons au Porge. « Cette biomasse très importante, c’est nous qui l’avons laissée proliférer. »
Le feu maîtrisé, un allié écologique
Pour Pauline Vilain-Carlotti, le problème d’un incendie, « c’est pas sa taille, ça va être plutôt sa fréquence ». Un feu ponctuel ouvre le milieu, et la biodiversité culmine dans les trois à cinq ans qui suivent. Des feux trop rapprochés, eux, épuisent les sols.

Aux États-Unis, on a longtemps laissé brûler les feux dans les zones naturelles sans enjeux à défendre. Le brûlage dirigé, un feu allumé hors saison chaude pour réduire le combustible, prolonge cette logique. La Californie s’est fixé en 2022 l’objectif de traiter 162 000 hectares par an par le feu dirigé d’ici 2025, et n’en atteignait encore qu’un peu moins de la moitié en 2024.
Un modèle concentrique transposable aux villes
« Il ne s’agit pas de tous redevenir éleveurs dans une bergerie », prévient Pauline Vilain-Carlotti. L’enjeu est de penser de façon systémique : limiter la constructibilité aux interfaces habitat-forêt et appuyer l’urbanisme sur des plans de prévention des risques opposables.
Les villes ont besoin de végétation pour se rafraîchir. Si cette végétation est entretenue et humide, qu’il s’agisse de jardins d’agrément ou vivriers, elle sert aussi de rempart au feu et de ressource alimentaire. Le pastoralisme, de son côté, a besoin de foncier, « le nerf de la guerre », et d’équipements.
La prévention, une affaire collective
Les obligations légales de débroussaillement (OLD) ont été pensées « comme un problème de géométrie ». Elles butent sur l’âge, le handicap, le coût et les propriétaires absents des résidences secondaires. Les contrôles restent rares, alors que la loi du 10 juillet 2023 a porté l’amende maximale de 30 à 50 euros par mètre carré non débroussaillé.
« Je ne pense pas que la solution passe par la coercition. La solution passera par la mutualisation » : un plan de paysage à l’échelle des communes, financé par une taxe dédiée ou porté par des associations.
L’écart budgétaire reste net. Les crédits de l’État dédiés à la défense des forêts contre les incendies (DFCI) atteignaient 16,19 millions d’euros en 2025. Dans le même temps, l’État cofinance à hauteur de 150 millions d’euros le renouvellement des engins de lutte d’ici 2027. Un rapport parlementaire de septembre 2026 rappelle pourtant qu’un euro de prévention peut éviter jusqu’à 29 euros de dépenses de lutte.
Écoutez.
Simon Icard (rédigé avec IA)
TIMECODES
00:00 — Se trompe-t-on de guerre contre les feux de forêt ?
00:44 — Présentation de Pauline Vilain-Carlotti
01:52 — Le bilan de l’été 2026
03:02 — Des étés corses au rythme des Canadair
06:02 — Le jardin du grand-père, un coupe-feu
08:29 — Ager, saltus, silva : le modèle des villages agropastoraux
11:02 — Cause humaine et changement climatique
13:49 — Une saison des feux de mai à octobre
15:20 — Pourquoi le mot « mégafeu » ne dit rien
18:21 — Le rôle écologique du feu
20:34 — La doctrine d’attaque des feux naissants
23:44 — Les incendies convectifs
24:42 — Ce que révèle une colline méditerranéenne
27:09 — Ce que le feu fait réapparaître
28:32 — Le modèle concentrique transposé aux villes
30:12 — Rafraîchissement urbain et jardins vivriers
31:05 — Le pastoralisme comme outil de prévention
32:35 — La défendabilité des territoires
34:36 — Débroussaillement : 30 % d’application
35:17 — Le coût du débroussaillement pour les ménages
38:30 — De la coercition à la mutualisation
39:53 — Lutte contre prévention : la question budgétaire
41:27 — Des pompiers volontaires à bout de souffle
42:25 — L’éducation au risque à l’école
43:02 — Conclusion
🔗 POUR ALLER PLUS LOIN

L’Épreuve du feu. Habiter autrement la Terre (Flammarion) : https://editions.flammarion.com/lepreuve-du-feu/9782080162731
Pauline Vilain-Carlotti sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/pauline-vilain-carlotti-phd-66b2777/
La stratégie française de lutte contre les feux de forêt (Observatoire de la forêt) : https://observatoire.foret.gouv.fr/themes/la-strategie-francaise-de-lutte-contre-les-feux-de-foret
Rapport de la mission parlementaire (septembre 2026) : https://www.banquedesterritoires.fr/sites/default/files/2026-09/Rapport%20_Feux%20de%20for%C3%AAt%2027092026.pdf
Géorisques, feux de forêt : https://www.georisques.gouv.fr/minformer-sur-un-risque/feu-de-foret







