Voici la transcription intégrale d’un épisode de Soluble(s) avec Sandrine Fortina, formatrice en prévention des violences faites aux enfants et fondatrice de Déclics & des Clés. Elle y explique comment des adultes formés peuvent repérer les violences sexuelles faites aux enfants, accueillir leur parole et activer leur protection. Chaque tour de parole est signalé par un tiret ; Simon Icard ouvre l’échange. Cet épisode aborde les violences sexuelles faites aux enfants : des ressources d’aide figurent en fin de page.
Violences sexuelles faites aux enfants : les chiffres et l’actualité
– Bonjour, je m’appelle Simon Icard, Vous êtes les bienvenu(e)s dans Soluble(s)! Aujourd’hui, je me demande comment mieux repérer et prévenir les violences sexuelles faites aux enfants. Et vous allez l’entendre mon invitée. Ne crois pas qu’il suffise de contrôler ou de punir pour elle, protéger les enfants, ça s’apprend. Bonjour Sandrine Fortina! – Bonjour. – Un mot avant d’aller plus loin. Cet épisode parle de violences sexuelles faites aux enfants. Alors sans aucun détail. Mais si le sujet vous touche, vous trouverez dans la description de l’épisode des ressources très détaillées pour vous faire aider. Sandrine, je te reçois car tu es une formatrice en prévention des violences faites aux enfants et fondatrice de Déclics et des clés. Tu formes celles et ceux qui encadrent les enfants à la crèche, dans le périscolaire, dans des structures d’accueil de l’enfance, dans des collectivités. Tu es basée à Lyon et je te reçois à un moment particulier. Selon les derniers chiffres officiels disponibles, ceux du ministère de l’Intérieur, la police et la gendarmerie ont enregistré soixante seize mille deux cents mineurs victimes de violences sexuelles en deux mille vingt cinq. Mais ce ne sont que les faits signalés par la CIIVISE, La commission sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants estime quant à elle à cent soixante zéro zéro zéro le nombre d’enfants qui en sont victimes chaque année. Le moment est particulier, car fin octobre une enquête de l’éducation nationale révélait que trente quatre pour cent des élèves de CE2 au CM2 déclarent avoir subi au moins une violence sexuelle à l’école, et seuls trente sept pour cent d’entre eux en ont parlé. Le même mois, l’actualité était riche, une mission d’information du Sénat dénonçait des défaillances systémiques dans le périscolaire que fréquente neuf enfants sur dix, et la CIIVISE jugeait la formation des professionnels encore « très insuffisante », en rappelant qu’une fois sur deux, l’enfant qui parle n’est pas cru. Enfin, depuis le deux novembre, c’est en cours. Tous les élèves de la grande section à la terminale se voient proposer un questionnaire pour dire s’ils se sentent en sécurité et s’ils ont subi des violences. Un questionnaire qui est menait en classe par un enseignant et un infirmier, un psychologue ou une assistante sociale. Les réponses sont analysées le jour même avec des professionnels. Alors évidemment, pas de retour sur ce sur ce dispositif qui est en cours. Questionnaires, contrôles, textes en discussion au Parlement, tout ou presque repose sur des adultes capables d’entendre. Alors on va voir ensemble ce qui existe déjà, ce qui manque et essayer de donner à celles et ceux qui nous écoutent des clés pour mieux repérer, écouter ou agir. Mais d’abord, vous le savez, je me montre toujours curieux du parcours de mes invités en début d’épisode. Sandrine. Parle nous un peu de toi. Qu’est ce qui t’a amenée à t’investir sur ces sujets?
Le parcours de Sandrine Fortina, de la recherche à la formation
– Vaste question. Je vais essayer de faire une réponse courte. Déjà dans mon parcours, initialement je suis allée à la fac me former en psycho et alors, on ne parlait pas encore de Master I Master II, mais en l’occurrence en l’équivalent de Master I. J’ai fait mon mémoire de recherche sur les auteurs de violences sexuelles, et je suis allée dans une unité en détention à Fresnes, qui était dédiée en fait aux soins de ces auteurs. Donc il y avait des violeurs, des pères incestueux et des pédophiles reconnus comme tels au sens psychiatrique. Et j’ai découvert en fait dans ce travail de recherche là que tous ces hommes avaient des génogramme, donc des équivalents d’arbres généalogiques infestés d’inceste. À l’époque, c’était le début de l’engouement pour les thérapies comportementales brèves et d’ailleurs, je suis dans une unité qui s’est formée au Canada et qui trouve que ces hommes vont bien et qu’ils ont fait des prises de conscience. Et moi, je me rends compte avec les génogramme et avec les entretiens individuels, que non, ils ont pas du tout modifié leurs schémas de pensée. Voilà, donc ça je l’explique pour dire que c’est pas un sujet qui arrive en deux mille vingt trois ou même en deux mille vingt et un quand on démarre la CIIVISE. C’est un sujet qui a jalonné tout mon parcours. Alors ensuite, je suis rentrée dans le champ de l’éducation spécialisée comme éduc spé auprès d’adolescentes et d’adolescents en très grandes difficultés. Donc j’ai croisé des enfants victimes de toutes sortes de violences et aussi de violences sexuelles. Puis j’ai eu des fonctions de cadre dans des dans différentes structures, jusqu’à travailler dans une association qui accompagnait les personnes en situation de prostitution. Et donc ça a été le moment en fait, de la bascule entre une vision très psy, très individuelle, très centrée sur les, sur la famille en fait, de comme clé de lecture pour regarder ces violences faites aux enfants, à une approche absolument anthropologique et sociologique, donc qui a qui m’a permis de de regarder ce fait social là comme le. La conséquence directe de la domination qui est exercée majoritairement, à l’écrasante majorité, par des hommes et à l’écrasante majorité sur des corps de filles et de femmes.
Ce que les adultes doivent apprendre pour protéger les enfants
– Un problème que tu as, que tu as donc étudié sur le terrain, et puis maintenant tu t’es dirigée vers la formation. Alors je le disais, « protéger les enfants, c’est possible et ça s’apprend ». Ce sont tes mots. Mais qu’est ce qu’on doit apprendre concrètement, nous les adultes?
– Qu’est ce qu’on doit apprendre? La première chose c’est justement de d’arriver à ce point de regarder ces violences là comme un fait systémique et genré et pas comme un problème de ces gens là sont des malades. Oui, mais il y a quand même des enfants qui mentent. Et comment? Et le. Et tout ce discours qui peut être très adultiste et très sexiste, et ça en formation pour arriver à cet endroit là, et ben on passe par un moment qui est très difficile pour les stagiaires, c’est on va regarder de quoi on parle précisément et l’ampleur de ces violences pour arriver aux impacts sur les enfants. C’est ce qui permet en fait de mettre les stagiaires dans une posture de OK, maintenant que je vois et que ça, me voilà, que ça me touche, que ça me met en colère, que ça me sidère, et ben comment je vais pouvoir m’équiper pour agir d’abord dans le repérage des enfants. Parce que tu l’as dit en introduction, on sait, ce n’est plus à établir, c’est a minima cent soixante mille enfants par an, c’est a minima trois enfants par classe. Et une fois qu’on a dit ça, qu’est ce qu’on fait? Parce que ces enfants là, faut quand même savoir qui elles et ils sont et activer leur protection. Et en fait, on est dans des choses. Tu parlais aussi du questionnaire. Le questionnaire c’est une grosse opération de communication des politiques qui ne sert à rien. Les enfants non, ça inverse la charge de responsabilité. C’est pas aux enfants de venir se manifester. D’abord faudrait, encore faudrait il que les enfants repèrent qu’elles et ils sont victimes. Donc ça veut dire que ces enfants là devraient savoir déjà reçu une éducation pour repérer que ce qu’on leur a fait n’était pas ok. Sauf que les personnes qui leur ont fait des choses qui n’étaient pas ok souvent sont à quatre vingt quatorze pour cent des proches avec qui il y a un lien d’attachement. Donc s’outiller C’est déjà être en conscience de ce fait social et des mécanismes qui permettent qu’il y ait autant de violences et qu’elles soient impunies. Parce que ça aussi, c’est une réalité très sourcée. Pour devenir des adultes légitimes à chercher ses enfants et à activer leur protection.
Violences sexuelles à l’école : lire l’enquête de l’Éducation nationale
– On va voir tout ça en détail. On va déplier le sujet. En effet, celui de la prévention, de la détection, des actions aussi pour pour protéger. Revenons à ce chiffre qui a sans doute sidéré beaucoup de parents. Un tiers des écoliers du CE2 au CM2, déclarent une violence sexuelle à l’école. Quarante deux pour cent en CE2. Alors, c’est une étude de l’Education nationale. Vingt deux pour cent des enfants évoquent des tentatives de baisers, de touchers ou de caresses sans accord ou de voyeurisme dans les toilettes, ou de faits évidemment plus graves. Ces chiffres sont parlants, évidemment, mais l’Education nationale rappelle, et tu le disais aussi, que la majorité des violences sexuelles sur mineurs se produisent aussi dans le cadre familial. Alors, comment tu lis ce chiffre? Il faut être vigilant. Partout où il y a des enfants, aucun lieu n’est sanctuarisé. C’est le caractère systémique dont tu parlais.
– Oui. Alors ça c’est absolument clair que. C’est un sujet que j’avais avec le dernier groupe que j’ai eu en formation, une animatrice qui dit mais alors est ce qu’il faut se méfier de tout le monde? Et ma réponse est absolument oui, puisque les stratégies des agresseurs, elles sont très actives, ils passent sous les radars, ce sont des personnes qui sont aimées, admirées professionnellement. C’est le bon collègue, c’est le bon tonton que tout le monde aime bien. Et du coup. l’Éducation nationale, la crèche, les colos, les centres, les clubs de sport, les écoles de musique. En fait, partout il y a des enfants, partout il y a des gens qui agressent les enfants. Ça ne veut pas dire que tous et toutes les professionnels de l’enfance agressent les enfants, mais on le voit. En fait, on dit Me Too périscolaire, mais en fait les #Metoo, ils sont partout et ils vont enfin, ça va faire des vagues de de résonances et de remontées d’affaires. En effet, partout.
Vigilance en équipe et angles morts des structures
– Et donc cette vigilance, ça me fait me poser une question parce que quand même, les groupes auxquels tu t’adresses sont des adultes qui travaillent en équipe. On va parler un petit peu des mots de vigilance, de confiance ou de méfiance. À quel stade, à partir de quand le travail en groupe doit rentrer dans la vigilance sans tomber systématiquement dans la méfiance? Peut être. Comment on travaille en groupe avec ce paramètre que tu évoques?
– En fait, on regarde nos angles morts, c’est à dire que une fois qu’on a regardé comment s’y prennent les agresseurs, quelle est leur stratégie, comment on va faire dans notre institution qui accueille des enfants pour passer au crible notre emploi du temps, nos espaces physiques et voir est ce qu’il y a des choses à améliorer? Typiquement, la question des toilettes, c’est un sujet partout où je vais. Les toilettes sont organisées en France, au service des adultes et du confort des adultes, mais absolument pas au service des besoins des enfants. Et là, les toilettes, c’est vraiment l’exemple de dire en fait, dès la maternelle, on emmène des enfants dans des lieux qui ne respectent pas leur intimité, on les contraint à aller aux toilettes à heure fixe, ça a des impacts sur leur santé. Quand ils arrivent au collège, les toilettes sont immondes. Il y a. Il y a très peu d’établissements qui ont des protections pour les menstruations des filles, etc. Donc s’y commettent des violences. Mais en fait, les violences qui se commettent dans les toilettes, c’est la continuité, le continuum de violences qui ont précédé. Donc, c’est la famille. Puis ce sont les institutions qui accueillent les enfants. Et puis, si on tire le fil jusqu’à l’âge adulte, on va retrouver toutes les problématiques qu’on a dès la petite enfance. En fait, je vais juste revenir un tout petit peu en arrière parce que je me rends compte que j’ai pas répondu à ta question sur vigilance, méfiance, confiance.
La conscience plutôt que la méfiance chez les professionnels
– Oui, je t’en prie.
– Je crois que, je crois que aujourd’hui je le dis beaucoup en formation. Peut être que ça peut paraître trop intense les exigences qu’on doit avoir aujourd’hui pour activer la protection d’enfants des enfants. Et peut être que c’est un passage obligé entre il y en a cent soixante mille par an, donc une victime toutes les trois minutes, jusqu’au moment où on arrivera à éradiquer ces violences là. Et en attendant, moi je parlerais pas de méfiance, je parlerais simplement de conscience. C’est à dire qu’il faut être conscient de ce qui se passe, de ce qui peut se passer et de notre responsabilité en tant qu’adultes à être ces adultes dont les enfants ont besoin pour être protégés. Moi, je travaille à cet endroit là, dans les postures professionnelles.
Ce que les affaires du périscolaire changent dans les structures
– Depuis les nombreuses affaires de violences sexuelles révélées dans le périscolaire. Beaucoup de parents s’interrogent sur les structures qui accueillent leurs enfants. Toi qui es sur le terrain, quels effets ces affaires ont-elles sur les structures elles mêmes? Est ce que tu sens une volonté de faire différemment? Évidemment de faire mieux. Une prise de conscience puisque tu évoquais le mot conscience.
– Alors oui et non. C’est à dire que on a des structures. Typiquement, la dernière structure où j’étais, donc c’est une MJC où il y a une. Il y a un vrai désir, une volonté de regarder les pratiques et de se dire qu’est ce qu’on peut faire de mieux et comment on peut faire en sorte que ça n’arrive pas chez nous. Donc, il y a des structures comme ça, c’est hyper enthousiasmant de travailler avec ces structures là et je pense que former dans ce cadre là, c’est cent pour cent bénéfique pour les enfants comme pour les professionnels. Ensuite, il y a une deuxième catégorie qui sont les structures qui ont eu des affaires, qui n’ont pas forcément été très médiatisées, mais qui ont eu des affaires et qui pour beaucoup vont se dire faut que je mette un protocole en place, il faut que. Mais on est plus dans un esprit. De sécuriser les pratiques professionnelles et en arrière plan, évidemment, quand même la protection des enfants. Mais le ressort, c’est pas d’abord comment on va protéger les enfants, c’est comment on va faire en sorte de ne pas recruter des professionnels problématiques et comment on va protocoliser si jamais il y a quelque chose. Et ça, moi, je dis toujours à ces structures, quand elles viennent vers moi, moi je suis pas là pour vous. Je vais pas intervenir pour faire un protocole. Le protocole, c’est la dernière étape. Une fois qu’on a le socle commun, qu’on a le langage commun, qu’on a compris les mécanismes, Alors après, on peut réfléchir à un protocole qui va être actif et qui va permettre la protection efficiente des enfants. Et après, la grande majorité des structures ne priorisent pas ce sujet là. Ça, c’est quand même une réalité.
Comment se déroule une formation à la prévention des violences
– Alors plonge nous un petit peu dans une séance, dans une session de formation avec toi. Alors tu nous l’as un peu dit, mais qui vient, Qui est envoyé par qui? Donc ce sont des professionnels, évidemment, de l’enfance au sens large ou de la petite enfance. Comment se déroule une formation et qu’est ce qu’il en ressort? Évidemment, des outils à la fin, mais sans doute que les professionnels arrivent aussi avec leur expérience, leur bagage peut être. Comment se passe une formation avec toi?
– Alors déjà peut être pour situer, moi je travaille au maximum en pédagogie active et expérientielle, donc l’idée c’est de ne pas être dans un cours magistral, même si déconstruire les représentations ça demande beaucoup d’apports techniques et et sourcés. Mais donc j’ai j’essaye de proposer des formats et je propose des formats dans lesquels les participantes et participants vont pouvoir débattre, partir de leurs pratiques professionnelles, de leurs observations. J’ai des capsules vidéo notamment que j’ai faites à partir des kits de la Miprof, donc la mission interministérielle sur les violences faites aux femmes et la traite des êtres humains. Donc voilà, j’ai des capsules à chaque étape des des concepts clés. En fait, de ces formations, on vient observer dans les vidéos ce qui correspond à ce qui résonne avec les notions qu’on a vues . On fait de la mise en situation beaucoup sur la question de l’accueil et du recueil de la parole de l’enfant. C’est à dire qu’est ce que je dois absolument dire à une enfant qui me confie être victime de violences? Et qu’est ce que je ne dois surtout pas lui dire? Donc ça c’est un c’est une étape incontournable.
– Oui.
– des formations.
« Je te crois » : recueillir la parole de l’enfant victime
– Arrêtons nous un peu sur ça, sur le recueil de la parole de l’enfant, étape incontournable tu dis? Alors D’autant plus qu’un une fois sur deux, l’enfant qui révèle n’est pas cru d’après les chiffres de la CIIVISE. Et le chiffre est encore plus élevé quand l’enfant est en situation de handicap (63 %). Ça, c’était les chiffres du rapport deux mille vingt trois de la Commission. Et ce rapport s’intitulait « On vous croit ». Je te crois. C’est c’est des mots importants. Est ce qu’ils font partie de ton enseignement? Tu en fais peut être un élément important, notamment de réponse à la stratégie des agresseurs?
– Oui, c’est à dire que je travaille le recueil de la parole en contre stratégie de celle de l’agresseur. Donc quand on fait des mises en situation, on va dire OK, je vais dire à l’enfant tu es courageux, tu es courageuse de m’avoir témoigné de ce que tu as subi comme violence. D’abord parce que c’est vrai, parce qu’il faut énormément de courage aux enfants. Après le ils ont été écrasés par les violences, par des figures d’attachement. Donc voilà, il faut ce courage là et du coup ça casse la stratégie de l’agresseur qui a inversé la culpabilité, qui a fait porter la culpabilité de la violence à l’enfant. Donc tous ces mots, en fait, la question des mots, elle est extrêmement importante dans les dans les espaces de formation. Par exemple, si je fais de la typologie des violences sexuelles, les gens vont me dire premier truc, ils vont me dire attouchements et attouchements, c’est quoi, en fait? quand on parle de quoi vous parlez? Quand vous parlez d’attouchements? Et très vite, on se rend compte qu’il parle de viols et d’agressions sexuelles. Et là c’est une prise de conscience de dire Mais en fait, tu entends bien, là, que dire attouchements, ça vient banaliser, effacer, minimiser et que si tu dis agressions sexuelles ou viols et que tu reconnais ça, ça veut dire que tu reconnais à l’enfant la violence et la gravité de la violence que cet enfant a subi. Quand tu dis un sur deux, chiffre de la CIIVISE, en réalité on en est à. Quand un enfant révèle une violence à un ou une professionnelle. Dans soixante dix pour cent des cas, ces professionnels ne font rien. C’est au delà de Je te crois ou je te crois pas. C’est quand bien même je te crois, je n’active pas ta protection.
Que faire quand un enfant dit ne plus vouloir aller chez son père
– C’est un chiffre évidemment très fort. Mais comment? On va essayer de le comprendre? Comment? Comment c’est possible, tout simplement? Il y a aussi le fait que savoir écouter un enfant, ce n’est pas devenir un enquêteur. Dans sa façon de lui parler. Tu Tu prends des exemples dans tes prises de parole, notamment sur les réseaux sociaux que j’ai pu lire en préparant cette interview. Et tu dis par exemple prenons celui là d’exemple Si un enfant dit: « je ne veux plus aller chez mon papa », le réflexe c’est souvent de tout de suite chercher à comprendre. Alors on a compris dans la catégorie des adultes qui cherchent à comprendre. Mais pour un professionnel, qu’est ce qu’il faut faire à ce moment là dans cette situation? Dans cette phrase qui est, qui est à la fois importante mais qui peut paraître anodine selon les cas. Qu’est ce qu’il faut faire et qu’est ce qu’il ne faut pas faire?
– En fait c’est ça, c’est un travail qui qui prend du temps dans l’espace de formation, c’est je dois avoir une écoute et une ouverture à la parole de l’enfant qui permet à l’enfant de parler sans vouloir établir la véracité. Ce n’est pas mon boulot. C’est pour ça que quand on dit à l’enfant je te crois, on ne se substitue pas à la justice. La justice ensuite fera son travail. Un enfant qui dirait Je ne veux pas aller chez papa, On a à la meilleure, la meilleure des stratégies, c’est simplement je redis ce que l’enfant vient de dire, je le répète sans ne rien en modifier Tu ne veux plus aller chez papa et on se tait. Nous les adultes, ça nous met en en inquiétudes de ce qu’on pourrait découvrir. Et si on découvre une violence, de ce qu’on va pouvoir en faire. Et ça nous met aussi en état de sidération. Donc reformuler ce que vient de dire l’enfant. Et puis après, il y a un truc aussi les gendarmes et les policiers apprennent ça c’est parle moi de.
– Donc c’est ne pas induire la parole mais de la de la faire s’exprimer.
– Jamais l’induire parce que toute chose induite sera récupérée par l’avocat du mis en cause qui. Honnêtement, vu le traitement judiciaire des violences sexuelles faites aux enfants n’a pas besoin qu’on lui déroule le tapis rouge. Donc on va surtout ne rien faire qui pourrait nuire à l’enfant dans le dans ce recueil de paroles.
Signalement, 119 et questionnaire de repérage à l’école
– Alors on a compris qu’on est au cœur du sujet de la prévention, avec une recherche d’action derrière. Mais je reviens quand même sur ce chiffre important dont on parlait et que tu as, que tu as indiqué à hauteur de soixante dix pour cent, où il ne se passe rien après une révélation, il se passe rien. Et pourtant c’est obligatoire de signaler des faits de violences, même supposés de faire déclencher une enquête. Alors d’ailleurs, justement, les enquêtes évidemment passent par la justice. Il y a aussi la possibilité de joindre le 119. Il y a dans chaque département une cellule consacrée à l’enfance en danger. Alors, s’il y a une enquête, l’enfant est entendu. Il est filmé dans une salle adaptée par des enquêteurs spécialisés, mais on comprend que c’est en amont, et notamment dans cet épisode, qu’il faut peut être faire mieux pour justement donner connaissance à la justice. ces faits là tu me diras, tu me diras ta réaction à ce que je dis, mais c’est aussi pour introduire le sujet de ce fameux questionnaire qui revient dans l’actualité. Depuis le deux novembre, ce sont onze millions d’élèves français qui se voient proposer un questionnaire. Aux plus petits, des questions très très simples et très claires. Ils parlent aussi de « Secret poison ». Le ministre Edouard Geffray le disait fin septembre, ministre de l’Education nationale « Le pire serait de libérer la parole sans donner suite ». Ce dispositif, tu as eu des mots difficiles au début de l’épisode à son sujet, ce dispositif. Je te pose quand même la question va t il dans le bon sens, ou tu le juges si négativement qu’il est ni fait ni à faire?
– Non, non, je suis catégorique. Et d’ailleurs toutes les expertes sur le sujet l’ont épinglé en disant c’est une mesure. Alors moi, je le dis un peu, très tranquillement de communication parce que, en fait, ça fait plus de trois ans, parce qu’on parle de la CIIVISE, mais avant la CIIVISE, il y a eu la CIASE qui a fait exactement le même travail, qui d’ailleurs a donné de la méthodologie à la CIIVISE sur le recueil des témoignages. On sait que les violences sont systémiques, on le sait, on sait qu’elles sont genrées, on sait ce qu’il faut faire pour lutter contre ces violences. La feuille de route, elle est claire. Il y a eu quatre vingt deux préconisations par la CIIVISE. On a eu la commission d’enquête parlementaire sur le traitement de l’inceste parental. En gros, tout le monde est venu redire la même chose. Mais qu’est ce qu’on fait? On fait un questionnaire alors que je l’ai dit en introduction, ce ne sont pas aux enfants d’aller à la quête des adultes à qui ils et elles peuvent parler. Ce sont aux adultes d’être formés sur ces sujets. Être formés sur ces sujets, ce n’est pas juste recueillir la parole, c’est aussi être en capacité. Et ça, je crois que c’est Édouard Durand (magistrat spécialisé) qui le dit très bien. Je te pose la question dans le repérage systématique, est-ce que quelqu’un t’a fait du mal? Ça veut dire que je peux me représenter ce que tu as à me dire? Pourquoi les professionnels ne font rien dans soixante dix pour cent des cas? Parce qu’ils sont terrifiés, Parce que jusque même dans leur tête, il faut quand même ça aussi. Édouard Durand le dit très bien quand on parle de violences sexuelles faites aux enfants, ça veut dire qu’il faut être capable de se représenter l’image dans son cerveau d’un pénis qui rentre dans le vagin d’une petite fille de trois ans. Et ça, qui Qui sont les adultes qui peuvent rester debout et affronter ce sujet là. Donc faire un questionnaire c’est très lâche. C’est très démagogue parce que les préconisations, encore une fois, elles sont connues et c’est une question de moyens, n’en déplaise à notre président qui après l’affaire Lyhanna dans sa première prise de parole, a dit qu’il ne voulait pas entendre parler de moyens. J’ai eu l’occasion de le dire au mois de juin, dans une prise de parole plus militante. Bien sûr que c’est une question de moyens. Former les gens, ça coûte de l’argent. Il faut arrêter de croire qu’on forme les gens avec des webinaires gratuits qui durent deux heures sur ces sujets là.
La formation en ligne de l’Éducation nationale en question
– Oui, c’est ce que j’allais tout de même préciser. Il y a un dispositif de formation qui est mis en place au sein de l’éducation nationale, mais tu le juges insuffisant à t’entendre. C’est un dispositif de formation en ligne. L’objectif est de quand même de former tous les personnels, mais dans un calendrier qui n’est pas très, très précis. C’est c’est clairement insuffisant.
– C’est insuffisant. Et puis en plus c’est dangereux parce que on sait que c’est une Française, un Français sur dix, qui a été victime de violences sexuelles dans son enfance. En formation, j’ai des personnes qui craquent, j’ai des personnes qui prennent conscience qu’elles sont des personnes concernées ou qu’elles ont dans leur entourage des personnes concernées. Comment on fait quand on propose des webinaires? Et même quand on est derrière un écran avec cinquante, cent, deux cents, trois cents personnes, comment on fait pour s’assurer que ces personnes là, elles ne vont pas? Elles vont pas se foutre en l’air? En fait.
Des adultes concernés parmi les professionnels formés
– Il y a une prise en compte. Est ce que tu l’observes dans, alors sans aller dans le détail de situations personnelles? Mais est ce que tu observes ça dans tes formations? Cette prise de conscience personnelle aussi des adultes qui vient se télescoper quelque part et qui peut être, si elle n’est pas prise en charge, peut affaiblir aussi la prévention?
– A chaque formation, à chaque formation. A chaque formation, j’ai des personnes concernées.
Repérer et prévenir : l’éducation à la vie affective et relationnelle
– Alors donnons quelques outils pratiques aux parents qui nous écoutent et aux professionnels qui ne sont pas encore formés. Car ces formations ne sont pas toutes obligatoires, notamment dans dans les secteurs annexes à l’éducation nationale. Y a t il des signes et comment en parler à la maison des signes de violences sexuelles sur les enfants? Je. J’attire l’attention et on le disait sur le fait que la plupart des enfants victimes n’en parlent pas. Donc, savoir repérer est important. Quels changements peut être chez l’enfant doivent alerter un adulte, mais aussi sans s’inquiéter au moindre changement. On est un peu démunis sans formation justement.
– Alors je crois que depuis trois ans, là, ce qui me parle, la leçon que je tire aujourd’hui c’est On ne fera. on ne sera pas actifs et actifs dans la protection des enfants sans revoir nos modèles éducatifs et notre modèle éducatif. Je vais être très claire. La question de l’EVARS, de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle qui n’est toujours pas mise en œuvre correctement dans notre pays, c’est une clé. Et puis la lutte contre les stéréotypes de genre, c’est la deuxième clé. Donc en fait, on a la prévention. Elle est à cet endroit là. En Suède, ils ont commencé leur programme d’EVARS, vingt ans avant nous, ils avaient le même taux de violences sexuelles faites aux enfants, et bien leur taux, il a chuté drastiquement, il est six fois et demi inférieur au nôtre.
Ressources pour parler aux enfants et sortir de l’adultisme
– Alors ces EVARS, ce sont les sessions à l’école qui sont dispensées et adaptées selon l’âge de l’enfant et de l’adolescent.
– Absolument. Et du coup, en fait. Mais même à cet endroit là, l’EVARS, on dit trois séances par an de la petite section de maternelle jusqu’à la terminale. En réalité, les enfants tous les jours nous offrent des opportunités formidables de discuter de tous les sujets qui sont dans l’EVARS et de toutes les questions d’égalité. . Et encore une fois, c’est en tant que professionnel dans notre responsabilité d’être prêt et prête à mettre ces sujets là sur la table avec les enfants. Il y a plein de ressources aujourd’hui. Je pense aux personnes qui nous écoutent, mais vous pouvez aller écouter Lolita Rivé « C’est quoi l’amour, maîtresse ? » Son podcast ou le podcast: « Qui c’est qui commande? » Qui est plus sur la question de L’adultisme. On a Joanna Smith qui a fait aussi un livre et un podcast sur comment protéger mon enfant des violences sexuelles. (« Protéger son enfant des violences sexuelles ») On a plein d’albums de littérature jeunesse, on a des jeux éducatifs. Aujourd’hui, c’est pas qu’on manque de ressources, c’est juste qu’il faut faire le tri parmi toutes les ressources pour s’assurer qu’on a des bonnes ressources entre les mains. On doit sortir de nos positions adultiste vis à vis des enfants. Et parce que c’est quand même cet adultisme qui permet que ces violences, elles continuent aussi à à se commettre.
Le 119 et où retrouver Sandrine Fortina
– Merci pour cette aide à la prise de conscience. On a noté un et non pas de vigilance. Une conscience de ce phénomène inquiétant dans toutes les strates de la société, évidemment, dans tous les milieux sociaux. Je mets toutes les ressources que tu as évoquées dans la description de l’épisode. J’indique aussi le 119, le numéro d’appel national, joignable gratuitement à tout moment en France. C’est un service qui est dédié à la prévention, à la protection des enfants en danger ou en risque de l’être, mais il s’adresse aussi aux adultes qui sont confrontés ou préoccupés par une situation d’enfant en danger ou en risque de l’être. Toutes les infos dans la description et notamment ton site internet déclics et des clés. FR. Sandrine Fortina, formatrice en prévention des violences faites aux enfants. Merci de nous avoir éclairés sur l’enjeu de la formation et décrypté l’actualité. On le retrouve aussi sur les réseaux sociaux?
– Oui, tout à fait. Je. Je suis sur Instagram avec @declicsetdescles_. Et je publie aussi très souvent sur LinkedIn parce que c’est. C’est un lieu qui a une dimension professionnelle et et un impact avec beaucoup d’experts et d’expertes sur ces sujets là.
– Sandrine, merci d’être passée dans cette émission.
– Merci à toi pour ton invitation, vraiment.
– Et c’est déjà la fin de cet épisode. Merci à vous de l’avoir suivi. S’il vous a plu, notez-le, partagez-le et parlez-en autour de vous. Vous pouvez aussi nous suivre sur notre site internet, csoluble.media. A bientôt 🙂
Écoutez.
OUR ALLER PLUS LOIN
- Le reportage RFI de Marie Casadebaig, « Je te crois » : des formations aux violences faites aux enfants pour les acteurs du périscolaire en France : écouter sur RFI
- Déclics & des Clés : https://declicsetdescles.fr/
- Instagram : @declicsetdescles_
- LinkedIn : Sandrine Fortina
- Les podcasts de Lolita Rivé : C’est quoi l’amour, maîtresse ? (Binge Audio) et Qui c’est qui commande ? (Sonique)
- Joanna Smith, Protéger son enfant des violences sexuelles, Dunod, 2024, et le podcast du même nom
- Le dispositif de repérage à l’école : guide Eduscol et Service-public.fr
- Le programme EVARS : education.gouv.fr et Eduscol
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- France119, Allô Enfance en danger : gratuit et confidentiel, 24 h/24 et 7 j/7. Tchat pour les moins de 21 ans.
- Belgique103, Écoute-Enfants : gratuit, tous les jours de 10 h à minuit. Répond aussi aux adultes inquiets pour un enfant.
- Suisse147, Pro Juventute : gratuit et confidentiel, 24 h/24 par téléphone, aussi par WhatsApp et e-mail. Conseils aux parents : 058 261 61 61.
- QuébecSignalement au Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ), 24 h/24, coordonnées régionales sur quebec.ca. Tel-jeunes : 1 800 263-2266. Info-aide violence sexuelle : 1 888 933-9007.
Écoutez.
⏱️ TIMECODES
00:00 — Introduction : chiffres et actualité
03:04 — Le parcours de Sandrine Fortina
05:36 — Ce que les adultes doivent apprendre
08:15 — Violences sexuelles à l’école : l’enquête de l’Éducation nationale
10:15 — Vigilance en équipe et angles morts des structures
12:14 — La conscience plutôt que la méfiance
13:00 — Ce que les affaires du périscolaire changent
15:15 — Comment se déroule une formation
17:07 — « Je te crois » : recueillir la parole de l’enfant
19:30 — Que faire face à une confidence
21:53 — Signalement, 119 et questionnaire à l’école
26:12 — La formation en ligne en question
27:10 — Des adultes concernés parmi les professionnels formés
27:39 — Repérer et prévenir : l’éducation à la vie affective
29:17 — Ressources et adultisme
30:51 — Le 119 et où retrouver Sandrine Fortina
📝 PRÉCISION À 02:00 et à 17:14, j’ai dit par erreur qu’une fois sur deux, l’enfant qui parle n’est pas cru. Selon la CIIVISE, l’enfant est le plus souvent cru, mais près d’un sur deux (45 %) n’est pas mis en sécurité. À 01:40, les 37 % d’élèves qui en ont parlé concernent toutes les violences subies à l’école, pas seulement les violences sexuelles (DEPP).





