Le Grand Bain : peut-on vraiment fabriquer la mixité sociale à l’école primaire ?
Dans un épisode de Soluble(s), Marion Chapulut, fondatrice et présidente de l’association CitizenCorps, raconte comment Le Grand Bain jumelle des classes de primaire aux réalités sociales opposées à Marseille — et ce que les données révèlent vraiment sur ce qui se passe quand deux mondes d’enfants se rencontrent.
1. Pourquoi intervenir dès l’école primaire et pas au collège ou au lycée ?
Le cerveau de l’enfant met en place des barrières cognitives sur l’altérité avant même la sixième. Marion Chapulut l’observe directement dans le programme : les élèves de CP-CE1 font preuve d’une ouverture spontanée que les CM1-CM2 ont déjà partiellement perdue. Et les données DEPP le confirment — l’écart entre élèves favorisés et défavorisés se creuse de 10 % par an tout au long du primaire. Attendre le collège, c’est déjà trop tard.
2. Comment Le Grand Bain choisit-il les classes à jumeler ?
Le jumelage repose sur les indices de position sociale (IPS), un indicateur public calculé par l’Éducation nationale pour chaque établissement. L’équipe apparie des classes de même niveau scolaire mais d’IPS opposés — CP avec CP, CM1 avec CM1. Ce critère objectif garantit que l’écart travaillé est réel.
3. Pourquoi commencer par des lettres avant la première rencontre ?
La correspondance, pendant trois mois, sert à créer une relation avant que la rencontre physique ne se produise. Les lettres sont livrées à vélo à travers Marseille. Ce temps travaille la curiosité, la connaissance de soi et — déjà — les premières représentations de l’autre. Ce n’est pas anodin : il produit aussi les premières incompréhensions que le programme devra ensuite dépasser.
4. Que se passe-t-il vraiment lors des premières rencontres physiques ?
La première rencontre, en décembre, est ritualisée sous forme d’« olympiades de la rencontre » — jeux, danses, cadeaux préparés en amont. L’objectif n’est pas de forcer l’amitié mais d’installer un cadre sécurisé. Ensuite viennent des visites de quartier croisées : chaque classe montre à l’autre son épicerie, son école, son quotidien. Les enfants découvrent ce qui les rapproche autant que ce qui les sépare.
5. Est-ce que la rencontre entre enfants de milieux différents crée de la frustration ou de la tension ?
Oui — et Le Grand Bain ne le cache pas. Des élèves de quartiers populaires ont cru leurs correspondants menteurs parce qu’ils avaient évoqué une piscine et des poules dans leur jardin. Des élèves de quartiers favorisés ne se sont pas sentis respectés parce que les lettres reçues contenaient beaucoup de fautes d’orthographe. Ces frictions sont intégrées à la méthode, pas effacées.
6. Que révèle la mesure d’impact du cabinet Kimso ?
82 % des enfants ont aimé participer au Grand Bain. Mais seulement 59 % se sont sentis respectés par l’autre classe — soit 4 enfants sur 10 qui ont vécu des frictions. C’est ce second chiffre que Marion Chapulut retient comme signal de travail, pas comme aveu d’échec. Il a conduit l’association à faire évoluer sa méthode.
7. C’est quoi, les ateliers de réflexivité ?
Des temps en dehors du jumelage où les enfants échangent avec des sociologues, des étudiants ou des membres de l’équipe sur ce qui les a choqués ou blessés — sans passer par l’enseignant, ce qui libère la parole. L’objectif est de travailler explicitement les stéréotypes et la notion de respect, qui ne se définit pas de la même façon d’un milieu social à l’autre.
8. Quel est l’impact sur les enseignants ?
95 % des enseignantes disent retrouver du sens et de la motivation grâce au programme. Le Grand Bain leur redonne un pouvoir d’agir sur la citoyenneté — une mission qui leur échappe souvent dans le quotidien de la classe. Il leur permet aussi de voir leurs élèves autrement : non plus seulement à travers leurs résultats, mais dans leur capacité à socialiser et à aller vers l’autre.
9. La mixité sociale à l’école, c’est une utopie ou un cap réaliste ?
Marion Chapulut est directe : « La mixité, il faut qu’elle soit désirée, on ne peut pas l’imposer. » Le Grand Bain ne se substitue pas à une évolution de la carte scolaire — il prépare le terrain. La baisse démographique va contraindre à fusionner des établissements ; autant que les enfants ne soient pas des étrangers les uns aux autres quand ça arrive. Et la méthode développée est désormais intégrée à la formation initiale des enseignants à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (INSPE) d’Aix-Marseille.
10. Comment participer au Grand Bain si on est enseignant, parent ou directeur ?
C’est entièrement volontaire. Il suffit de se rendre sur le site legrandbain-ecole.fr, d’indiquer ses coordonnées et de rejoindre un webinaire d’information. Le jumelage se construit ensuite à partir des classes disponibles. Le programme, né à Marseille, commence à s’étendre à d’autres villes de la métropole Aix-Marseille, puis à d’autres grandes villes françaises.
Simon Icard (résumé avec IA)
🔗 POUR ALLER PLUS LOIN
- Le Grand Bain — site du programme : legrandbain-ecole.fr
- CitizenCorps — l’association : citizencorps.fr
- Inégalités sociales dans l’enseignement scolaire (INSEE, 2025) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8612522?sommaire=8612596
- Note DEPP n° 24.21 — Inégalités sociales de compétences (juin 2024) : https://www.education.gouv.fr/depp/evolution-des-inegalites-sociales-de-competences-au-fil-du-temps-et-de-la-scolarite-452484
⏱ TIMECODES:
00:00 — Introduction et présentation du programme
01:56 — Parcours de Marion : de l’ESSEC à CitizenCorps
04:00 — RockCorps et la naissance du projet associatif
06:14 — Pourquoi agir dès le primaire : barrières cognitives et cerveau de l’enfant
07:28 — L’écart se creuse de 10 % par an entre classes sociales
08:43 — La France archipel et la fragmentation sociale
09:42 — Marseille, ville de cent un villages
12:50 — Le jumelage par indice de position sociale
13:33 — Le rôle central des enseignants
14:43 — Les lettres livrées à vélo
15:54 — Les olympiades de la rencontre
17:44 — Les visites de quartier croisées
19:44 — La piscine, les poules et le choc des représentations
20:13 — Les ateliers de réflexivité
23:44 — Le festival de fin d’année
26:26 — La mesure d’impact : cabinet Kimso
26:42 — 59 % se sont sentis respectés
29:55 — La mixité désirée, pas imposée
31:28 — Essaimage en métropole et autres villes
33:04 — Intégration à la formation des enseignants à l’INSPE d’Aix-Marseille
34:13 — Conclusion






