Quand la presse annonce « le mois le plus chaud jamais enregistré », le chiffre sort d’une machine que personne ne voit. Dans un épisode de Soluble(s), Julien Nicolas, climatologue et chercheur senior au service Copernicus pour le changement climatique, ouvre la boîte.
1. Copernicus, c’est quoi exactement ?
Le volet observation de la Terre du programme spatial de l’Union européenne. La Commission européenne le pilote pour le compte de l’Union ; l’Agence spatiale européenne (ESA) en assure la composante spatiale, avec les satellites Sentinel conçus pour ce programme et les missions contributrices, publiques ou privées, qui les complètent. EUMETSAT, le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF) et les États membres sont les autres partenaires. Budget dédié : 5,4 milliards d’euros sur la période 2021-2027.
Copernicus se décline en six services : surfaces terrestres, milieu marin, atmosphère, gestion des urgences, sécurité et changement climatique. Le dernier est celui de Julien Nicolas, le service Copernicus pour le changement climatique (Copernicus Climate Change Service, C3S), mis en œuvre par le Centre européen. Son équipe produit les données de surveillance du climat et publie des bilans mensuels et annuels, en s’appuyant sur un large réseau de scientifiques et d’institutions en Europe.
2. Qui produit le chiffre quand la presse annonce un record européen ou mondial ?
Le C3S, pour l’échelle européenne et mondiale. Julien Nicolas y est chercheur senior et participe à la rédaction des bulletins. Chaque service météorologique national publie par ailleurs son propre bilan. En France, Météo-France s’appuie sur son indicateur thermique national : la moyenne des températures relevées dans trente stations de référence, série tenue depuis 1947.
3. Qu’est-ce qu’une réanalyse ?
Une synthèse entre un modèle météo et des observations réelles, appliquée au passé. Les prévisions quotidiennes combinent déjà les deux ; la réanalyse répète, selon Julien Nicolas, « cette synthèse du modèle et des observations avec des observations du passé », heure par heure depuis 1940, avec un système de prévision moderne gelé dans sa version de 2016. Le modèle reste ainsi le même sur toute la période, quand le réseau d’observation, lui, n’a cessé de changer : avant la fin des années 1970, les données satellitaires étaient quasi inexistantes. Le résultat s’appelle ERA5.
4. Quelles observations entrent dans ERA5 ?
Stations au sol, ballons-sondes, bouées, capteurs embarqués sur les avions, satellites. Pour les seules données satellitaires, le volume quotidien « se mesure en dizaines de millions », précise Julien Nicolas. Elles sont injectées dans le modèle par un procédé appelé assimilation.
5. Le service n’utilise-t-il que les satellites européens Sentinel ?
Non. Il s’appuie aussi sur des instruments conçus et gérés par d’autres agences, en Europe et ailleurs dans le monde. « Cette collaboration internationale est absolument essentielle et elle repose vraiment sur le partage de ces données », souligne le chercheur.
6. ERA5 mesure-t-elle autre chose que la température ?
Oui, y compris des variables que personne ne mesure directement partout : les « flux d’énergie, de surface par exemple, ou même des précipitations ». Glaciers, cours d’eau, humidité des sols, les rapports européens s’appuient sur la même matière.
7. Pourquoi l’Europe se réchauffe-t-elle plus vite que le reste du monde ?
Plusieurs facteurs se cumulent : les continents chauffent plus vite que les océans, la neige et son pouvoir réfléchissant reculent, les situations anticycloniques durent plus longtemps, et la pollution de l’air a fortement baissé depuis les années 1980, ce qui laisse passer davantage de rayonnement solaire.
8. El Niño va-t-il changer notre météo en Europe ?
Son influence sur le climat européen est beaucoup plus ténue que sur le bassin Pacifique, et statistiquement moins claire : ce sont les conditions de l’Atlantique Nord qui pèsent davantage chez nous. Le phénomène compte en revanche parmi les facteurs principaux du record océanique du 22 août.
9. Copernicus produit-il les projections à 2050 ou 2100 ?
Non. Elles relèvent des rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), « non pas par le service Copernicus », qui travaille sur le climat passé et sur des prévisions saisonnières de quelques mois.
10. Que disent ces données sur la lutte et sur l’adaptation ?
Le jour de l’enregistrement, le Programme des Nations unies pour l’environnement publiait un rapport sur le dépassement de 1,5 °C, la cible la plus ambitieuse de l’Accord de Paris. Julien Nicolas en tire une conclusion nette : il est « quasi certain que nous allons dépasser cette limite. La question est de savoir de combien et pour combien de temps ». Le levier sur l’ampleur et la durée de ce dépassement passe par « la diminution et la réduction drastique et rapide des émissions de gaz à effet de serre ». « Chaque fraction de degré compte », rappelle-t-il.
Côté adaptation, il pose un préalable : « pour s’adapter à un climat qui change, il est important de savoir et d’évaluer les conséquences ». Les jeux de données comme ERA5 sont ensuite affinés par des algorithmes pour produire des indicateurs sectoriels, agriculture, énergie, stress thermique. Toutes ces données sont gratuites : le Climate Data Store héberge les jeux complets, Climate Pulse affiche chaque jour la température du globe et des océans.
Simon Icard (résumé avec IA)
POUR ALLER PLUS LOIN
- Service Copernicus pour le changement climatique : https://climate.copernicus.eu
- Climate Data Store : https://cds.climate.copernicus.eu
- Climate Pulse : https://pulse.climate.copernicus.eu
TIMECODES
00:06 — Avant de s’adapter, savoir : les données et l’été 2026
02:59 — Des sciences politiques à la climatologie
05:59 — Copernicus, une équipe au Centre européen et un réseau
08:04 — « Un été extrême, un été exceptionnel »
11:27 — Météo ou climat : le mécanisme du dôme de chaleur
14:14 — El Niño et le record de température des océans
20:03 — Dans les coulisses : qui mesure, avec quels instruments
21:53 — Ce qu’est vraiment une réanalyse
26:57 — L’assimilation, des dizaines de millions d’observations par jour
28:14 — Les satellites ne sont pas que les Sentinel
31:26 — Pourquoi l’Europe se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale
36:20 — Le facteur qui surprend : la pollution de l’air qui recule
43:10 — Ce que Copernicus fait, et ce qu’il ne fait pas
45:18 — 1,5 °C : le seuil acté, la durée en jeu
48:02 — Savoir avant de décider : les données pour l’adaptation
51:10 — Climate Pulse, le thermomètre en accès libre







