TikTok comme premier journal, ChatGPT comme moteur de recherche, l’IA comme confidente : la manière dont les jeunes — et les adultes — s’informent a basculé en quelques années. Dans un épisode de Soluble(s), Lise Pressac, journaliste à France 2 (Télématin), enseignante en école de journalisme et intervenante en éducation aux médias, co-autrice avec Lina Fourneau de Stop aux fake news (éd. Magenta), partage la méthode concrète qu’elle transmet aux jeunes pour distinguer un fait d’une rumeur et reprendre la main sur l’information.
(Transcription automatisée)
📄 Résumé
Présentation de Lise Pressac et de son parcours
– Ravi de vous savoir à l’écoute. Bienvenue dans un nouvel épisode de Soluble(s) ! Aujourd’hui, je m’intéresse aux solutions pour se déjouer des fausses informations, surtout quand on est jeune. Un enjeu essentiel pour notre démocratie et la vie ensemble. Bonjour Lise Pressac !
– Bonjour Simon !
– Tu es journaliste à la radio, à la télévision. Le public français peut suivre tes chroniques chaque semaine dans l’émission Télématin le vendredi sur France 2. Tu enseignes en école de journalisme et tu t’es engagée sur le terrain de l’éducation aux médias. Je te reçois car tu as écrit Stop aux fake news avec Lina Fourneau aux éditions Magenta. Alors c’est un livre à mettre entre toutes les petites mains et dans lequel vous distillez des explications très claires sur le monde des médias. Des conseils faciles à appliquer pour ne pas se faire avoir par de fausses nouvelles qui, il faut le dire, sont de plus en plus réalistes à mesure que l’intelligence artificielle (IA) générative se développe. Des fake news qui se propagent à la vitesse grand V grâce aux réseaux sociaux. Vous le savez, Instagram, X, Snapchat et TikTok, des plateformes qui sont pour les jeunes le premier canal d’exposition à l’information. Mais avant d’apprendre avec toi comment bien s’informer et pourquoi c’est important, on a envie d’en savoir un peu plus sur toi, sur ton parcours. Est-ce que tu sais pourquoi tu as voulu faire ce beau métier qui consiste à donner des informations vérifiées aux gens ?
– Ah c’est une hyper bonne question ! Moi j’ai pas eu de vocation, petite, comme certains l’ont eu. Moi je voulais au départ, c’est marrant, m’occuper davantage des enfants. Puis je me suis rendue compte qu’il fallait des matières scientifiques pour devenir pédiatre ou puéricultrice. Après j’ai fait de l’animation, j’ai mon BAFA et j’ai fait des lettres parce que mes parents m’ont laissé faire ce que j’aimais faire, sans trop savoir ce que je voulais faire plus tard. Je voulais mais je voulais pas enseigner. Ce qui est rigolo aujourd’hui, c’est que c’est ce que je fais beaucoup. Donc comme quoi la boucle est bouclée. Et en fait, j’ai vécu un an à Istanbul et c’est le fait d’avoir vécu des attentats, une actualité, avoir envie de la raconter et d’avoir été en colocation avec des futurs, notamment une future journaliste qui m’a donné l’envie de ce métier. Mais c’est arrivé assez sur le tard puisque j’ai fait mes premiers stages. J’avais à peu près vingt et un ans. Donc voilà, ça a commencé comme ça.
– Et cette envie ne t’a pas quittée. Raconter et expliquer, mais aussi transmettre l’éducation aux médias avant de parler du livre. J’aimerais qu’on comprenne d’où ça vient chez toi. Tu es journaliste, tu enseignes, tu animes dans des ateliers, dans des collèges, des lycées. Cette conviction que l’éducation aux médias, c’est essentiel. C’est venu comment ?
– Tu l’as très bien dit au début. Pour moi, c’est une question de citoyenneté. C’est-à-dire qu’au-delà de notre rôle. Moi ça fait vingt ans que je fais ce métier. Je pense qu’un peu comme dans tous les métiers, il y a aussi une quête de sens, de pourquoi est-ce qu’on le fait et à destination de qui on le fait, et ça m’a paru un peu évident. Je réorganisais un petit peu ma vie d’indépendante. J’enseignais. J’avais enseigné il y a longtemps. J’enseigne à des étudiants en journalisme, futurs journalistes. Mais je me suis dit il y a un enjeu qui se situe ailleurs. On connaît toutes les enquêtes d’opinion sur la défiance envers les médias. On a aussi des retours sur le terrain de gens qui ont beaucoup de préjugés, beaucoup de choses qu’ils ne savent pas, tout simplement parce qu’ils ne savent pas exactement comment est-ce qu’on travaille. Donc, c’était la nécessité pour moi d’expliquer le processus de comment on fabrique de l’information, comment est-ce qu’on peut bien s’informer et donner un peu des outils à ces jeunes citoyens, ces futurs citoyens de demain. Et surtout, ce qui est très important, c’est que ça nous renvoie aussi à nous, à nos pratiques, c’est-à-dire que c’est très important aussi de faire une auto-analyse de ce que l’on fait et que parfois on ne le fait pas forcément parfaitement, et que c’est bien aussi qu’on ait ce retour direct, qu’on n’a pas forcément toujours.
Être citoyen éclairé : fait, opinion, rumeur
– Être un citoyen éclairé. Alors, je le dis pour les plus jeunes d’entre nous qui nous écoutent, parce que tu veux dire, c’est avoir les informations réelles pour après se faire sa propre opinion, par exemple.
– Exactement. En fait, on part du principe que ça commence toujours comme ça. Un atelier, c’est un peu poser les bases et faire la différence entre ce qui est un fait, une opinion, une rumeur, etc. On peut avoir toutes les opinions qu’on veut, du moment qu’elles ne passent pas évidemment sous le coup de la loi, mais il faut d’abord qu’on soit tous d’accord sur les faits. Si on n’est pas d’accord sur les faits, on ne pourra pas dire ensuite que je le trouve moche ou que je le trouve trop gros, ou pas assez comme ci, comme ça. Il faut qu’on soit tous d’accord sur cette base-là pour ensuite pouvoir avoir un débat serein et un débat démocratique.
– Et je confirme, mon micro est noir, alors le tien, une petite bonnette rouge ?
– Oui !
Comment les jeunes s’informent en 2026 : TikTok, HugoDécrypte, influenceurs
– Un micro de chaque couleur pour chacun. Alors tu interviens auprès des plus jeunes, dans des associations qui proposent de l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Comment tu dirais que les jeunes s’informent ? Quel est leur rapport à l’information ?
– Les jeunes, on parle de collégiens davantage, parce que l’EMI fait partie de leur programme. Il est plus ou moins pris en charge par certains professeurs documentalistes et d’autres professeurs. Mais ils ont toujours un petit peu une approche par rapport à cette matière-là. C’est aussi pour ça qu’on intervient beaucoup auprès de quatrièmes, auprès de cinquièmes. Mais moi je pense qu’il faut aussi démarrer plus tôt. J’interviens de plus en plus aussi dès le CM2, dès qu’il y a un téléphone entre les mains. Parce que pour en revenir à ta question, ils s’informent avec les réseaux sociaux principalement. TikTok arrive en tête. Moi qui suis une femme de radio, je suis désespérée. Mais ils n’écoutent plus du tout ce média, sauf s’ils sont en voiture et que c’est une musicale avec les parents. Ils ne sont pas coupés de la télé parce que certains parents regardent encore le vingt heures, les chaînes d’info en continu. Donc ça, ils connaissent. Et quatre-vingt-dix pour cent d’une classe connaît HugoDécrypte. Moi je me dis que si jamais c’est leur seule source d’information, c’est déjà pas mal. Et après, j’apprends beaucoup à leur contact, c’est-à-dire qu’ils me font découvrir à chaque atelier des influenceurs. Parfois sur des sujets légers entre guillemets, mais aussi des influenceurs qui peuvent être scientifiques ou en histoire. Et moi je leur explique aussi que s’informer, c’est pas seulement s’informer de la politique, de l’économie. On peut s’informer sur le sport, sur la mode, sur la culture, sur la gastronomie. Donc parfois ils s’informent sans même savoir qu’ils s’informent.
La vraie vulnérabilité face aux fake news : le cerveau et les émotions
– Il y a une idée reçue qui a la vie dure. Les jeunes seraient plus crédules du point de vue des fausses informations, des fake news. Sauf que les études montrent que ce sont souvent les plus âgés qui partagent le plus les fake news sur les réseaux sociaux. Dans ton livre, tu interroges le journaliste Thomas Huchon, qui dit quelque chose d’assez important. J’ai noté : « On ne croit pas tous aux fake news, mais je crois qu’on est tous capables de croire à une fake news. » Alors c’est quoi la vraie vulnérabilité des jeunes si ce n’est pas la naïveté ?
– Exactement. Et moi, enfin, avec Lina, on a appris pas mal de choses aussi en écrivant ce bouquin. C’est que le cerveau, il n’est pas constitué complètement jusqu’à trente ans. Les fake news, elles jouent sur nos émotions davantage que sur notre raison. C’est pour ça qu’elles se propagent plus rapidement. Dès le moment où ça vous met en colère, dès le moment où ça vous procure un sentiment très fort, que ce soit de la colère, de la joie, de la tristesse, eh bien il faut encore plus prendre le temps d’y réfléchir. Et prendre le temps, ça ne veut pas dire quinze minutes, c’est juste entre deux secondes et quinze secondes supplémentaires. Et Thomas Huchon cite cet exemple assez fort : si ça va dans le sens de quelque chose auquel on croit déjà, je suis supportrice du PSG et on me donne une fake news en rapport avec le PSG qui me contente, dans l’a priori que j’ai déjà ou dans mon idée, je vais adhérer encore plus facilement parce que ça me conforte dans ce que je crois déjà. On est dans ce qu’on appelle des bulles informationnelles. Et il a aussi cette image que je trouve très juste et très parlante : on se balade pas de la même façon dans la forêt si on sait qu’il y a des ours. Si je te dis va te balader dans la forêt, tu vas te balader dans la forêt. Si je te dis va te balader dans la forêt, mais attention, il y a des ours, tu vas pas faire la même balade. En fait, c’est juste ça qu’il faut savoir, c’est qu’il y en a partout. Et je mets au défi quiconque de ne s’être jamais fait avoir par une fake news, moi la première. On est tous vulnérables, adultes comme enfants.
Hugo Travers, HugoDécrypte : journaliste ou influenceur ?
– Hugo Travers, c’est le journaliste influenceur qui est derrière le média HugoDécrypte. Selon le rapport de l’Institut Reuters, il atteint vingt-deux pour cent des moins de trente-cinq ans en France, à égalité avec TF1 comme marque de référence chez les jeunes. Il vient même d’être auditionné par une commission au Sénat. Comment apprend-on à bien naviguer entre des médias d’information, des créateurs de contenus et des influenceurs ?
– C’est franchement la partie la moins évidente. HugoDécrypte, Hugo Travers, est un très bon exemple, c’est-à-dire qu’à la fois il n’était pas journaliste au départ. Là, il est devenu un média à part entière. La différence, c’est que parfois il fait des collaborations commerciales, mais c’est bien mentionné. Et généralement, pour en revenir à la naïveté ou non des jeunes, ils font très bien le distinguo entre les deux. Un journaliste est censé relater des faits, il n’accepte pas de cadeaux, il est vraiment tenu par ses devoirs, qui sont dans la charte de Munich, qui devrait être connue de tous les journalistes. Un influenceur, lui, influence, fait des collaborations commerciales. Il faut que ce soit mentionné. Et souvent les jeunes ne sont pas dupes de ça. Ils connaissent très peu de journalistes en revanche. Vous leur montrez des photos d’Élise Lucet, de Fabrice Arfi, c’est pas forcément toujours évident pour eux.
– Et je rassure ceux qui nous écoutent, HugoDécrypte est fiable et crédible.
– Oui, oui, oui.
– C’est plutôt d’autres personnages qui s’inspirent des mêmes codes à succès.
– Exactement.
– Très incarné, être soi-même son propre média, ça ne veut pas dire que tout est faux, mais il faut quand même avoir un peu plus de recul, y compris par exemple pour ce propre podcast. Je suis journaliste, mais c’est vrai que je le fais pas dans une rédaction, je le fais tout seul. C’est vrai que ça compte aussi, à la différence du travail dans une rédaction avec plein de gens, des règles et un média porté par une seule personne ?
– Exactement. Et de savoir qui te rémunère pour ce que tu fais. Si c’est Colgate qui te rémunère pour le contenu que tu fais, ou si toi tu le fais parce que t’es engagé par France Télévisions ou une autre chaîne pour le faire, c’est aussi ça qui est différent et qui t’engage de façon différente. Mais si votre source d’information c’est HugoDécrypte, je suis déjà très contente que vous ayez cette base-là et que vous fassiez attention aussi à ceux qui font un peu un mix entre les deux. Et pas croire pour argent comptant chacun que vous allez voir arriver sur votre flux.
L’IA générative pour s’informer : ChatGPT, sources et le cas du confident
– Impossible de parler d’information sans évoquer les grandes plateformes d’intelligence artificielle (IA) générative. On les connaît : ChatGPT, Claude, Mistral, Gemini ou Grok. Selon le baromètre La Croix de 2026, quarante et un pour cent des Français utilisent l’IA pour s’informer. Chez les jeunes, quarante pour cent ne remettent jamais en cause une réponse apportée par leur IA préférée. Un autre rapport de Reuters dit que quarante-huit pour cent des jeunes utilisent l’IA pour résumer des articles qu’ils trouvent trop complexes. Toi, quand un ado en atelier te dit « j’ai demandé à ChatGPT, il m’a dit que… », tu lui réponds quoi ?
– Je n’ai qu’un mot : source. Moi je l’éprouve aussi de temps en temps l’intelligence artificielle : si elle me donne un résultat, une réponse, mais que je ne sais pas d’où elle la sort et quelle est sa source, on en revient vraiment au métier. Nous, en tant que journalistes, on croise plusieurs sources. Il faut plusieurs sources concordantes avant de sortir une information. C’est la même chose pour avant de croire à une information ou la juger fiable. Mais ils s’en servent pour tout. Ils n’utilisent plus Google. ChatGPT, c’est leur moteur de recherche, c’est celui qui va leur faire les devoirs de langue. Les enseignants maintenant ne sont pas dupes et ils s’en rendent bien compte. Et ce qui est encore plus alarmant, je trouve — je sors un peu de ta question, mais c’est quelque chose qui m’a vraiment frappée en atelier — c’est que ça devient aussi leur confident. J’en ai eu trois dans une même classe qui m’ont expliqué que, ben en fait, au moins elles, elles se taisent. Pas comme la meilleure copine qui répète vos histoires. Elle, elle vous écoute. C’est pas comme maman qui n’a pas le temps de vous écouter. Et elles disent : « Elle me connait hyper bien. » Sans même rentrer dans le fait qu’on livre énormément de données personnelles, c’est très flippant, notamment sur la santé mentale des jeunes à venir. Il y a eu une période Covid, mais là il y a une période IA que moi je redoute un petit peu. C’est assez nouveau, ça, que j’entende ça en atelier, ça date vraiment que depuis quelques mois.
– Oui, et il faut faire attention. On a déjà évoqué ça dans Soluble(s) dans un épisode sur l’intelligence artificielle, et il était question de l’empathie. L’empathie humaine que les machines savent reproduire. Parce qu’une machine ne peut pas ressentir les choses que son interlocuteur ressent, mais elle les imite très bien.
– En tous cas pour dire qu’on n’est pas contre l’IA, elle est là, il faut juste savoir s’en servir et pas lui donner trop d’importance. Elle peut être un outil génial. Moi, ça me permet de transcrire des interviews hyper longues et ça me permet de gagner du temps sur pas mal de choses. Mais attention, il faut que vous reveniez à la source. Et si l’IA vous donne une réponse qui est fiable et que vous-même vous retrouvez trois ou quatre sources concordantes, ben ok, c’est bon aussi.
– Et faire attention, l’IA peut faire des erreurs, des inventions, des hallucinations.
Deepfakes, images et voix synthétiques : comment les repérer
– L’IA, c’est aussi l’utilisation d’images, de vidéos artificielles de plus en plus réalistes, les deepfakes. Est-ce qu’il y a une manière de reconnaître de vraies fausses vidéos ?
– On en parle beaucoup avec eux. Eux, ils ont un œil parfois plus averti que les générations plus anciennes qui partagent vite fait sur WhatsApp des choses qui leur arrivent. Eux, ils arrivent : « Ah regardez Madame, ça se voit. » Il y a des petits détails. On a de la chance pour pas très longtemps encore. C’est Thomas Huchon aussi qui l’explique très bien, parce que l’IA, ça va vite. Des fois c’est grossier, il y a six doigts ou sept doigts. Moi, je conseille toujours de regarder les émotions, les détails. On peut encore voir une image quand elle est un peu fausse. Ce que je trouve plus inquiétant, c’est le travestissement de la voix, parce qu’on ne peut pas se raccorder sur autre chose et on peut faire à peu près dire ce qu’on veut à n’importe qui. Et on a tous accès à ça. C’est plutôt la voix qui me fait peur. Ils ont encore cet œil averti pour les reconnaître. Après, la difficulté, c’est que eux ils partagent facilement. Quand on fait le test avec eux, dès qu’ils ouvrent leur fil TikTok, c’est souvent un deepfake ou de l’IA qui arrive en premier. Ça va être une vidéo un peu rigolote de Macron qui danse avec Marine Le Pen sur une chanson de Magic System. La difficulté, c’est plus la prise de recul et de dire : ne partagez pas ça avec n’importe qui, parce que peut-être que vous avez compris que c’était faux, mais d’autres vont s’en emparer pour autre chose.
Information vs opinion : lire les médias avec esprit critique
– Une image, une photo, une vidéo, c’est aussi une information. Et donc ça peut être aussi une fausse information. Les baromètres qui étudient les médias révèlent que soixante-huit pour cent des Français estiment que les médias privilégient les opinions sur les faits. Ton livre est un bon outil pour apprendre à distinguer une information d’une opinion. Comment tu l’expliques simplement aux ados ?
– Par rapport aux chaînes en continu, je les avertis sur le côté : regardez bien d’où les gens parlent et qui parle. C’est-à-dire que sur un plateau, la personne qui donne son avis, d’où parle-t-elle ? Est-ce qu’elle est politologue, est-ce qu’elle est auteure ? Donc c’est les sensibiliser à bien lire tous les éléments qu’on leur donne, ce qu’on appelle le synthé en télévision, de savoir qui parle, d’où il parle. On se revient à des choses assez basiques : si je vous dis la distance entre la Terre et le soleil, c’est ça, est-ce que c’est un fait ou c’est une opinion ? Parfois ils ne sont pas d’accord sur : ce rideau il est jaune ou il est moche ? « Ah bah non, il est moche. » Bah non, mais attends, toi tu le trouves moche ? Mais peut-être que moi je le trouve beau ? Donc voilà, leur faire comprendre qu’on n’est pas tous d’accord forcément sur la même chose et de vraiment faire attention à qui parle. Et ce que j’aime bien faire aussi, c’est quand ils sont suffisamment alertes là-dessus, c’est de leur parler de ligne éditoriale, c’est-à-dire qu’un même fait, par exemple un bateau de migrants qui coule, il ne sera pas traité de la même façon selon qu’on est L’Humanité, Le Figaro, Libération ou Valeurs Actuelles. On va dire le même bilan, mais on va prendre un angle différent. Donc les sensibiliser et se dire aussi que c’est très important de lire tout ce panel d’informations, même celles avec lesquelles on n’est pas d’accord, justement parce que c’est ça qui fait la démocratie.
– On a cette chance. Le pluralisme, une pluralité de points de vue qui s’expriment. Mais toujours bien faire la part des choses entre une information et une opinion.
Comment vérifier une information : la méthode concrète
– Alors je reviens précisément au thème des fake news, des fausses informations. On est dans Soluble(s) donc on cherche toujours des solutions concrètes. Je me demande si chaque citoyen ne doit pas devenir un peu son propre journaliste, à commencer par savoir vérifier une information. Alors tu nous disais tout à l’heure c’est important les sources, mais comment vérifier une information quand on est un ado et même un adulte ou un parent ?
– Ben on part d’un fait très simple. Par exemple, je leur dis : si j’arrive et je vous dis il y a un incendie en face de votre collège, est-ce que vous allez me croire ? Et comment est-ce que vous allez vérifier cette information ? On appelle qui ? On appelle les policiers ? Ah bah tiens, on appelle la principale du collège. Cette personne-là qui a relayé peut-être une information sur un réseau social qui s’appelle Doudou47, tu ne la connais pas ? Est-ce que tu peux lui faire confiance ? Moi, à partir de quand vous appelez les pompiers, ils vous disent qu’il n’y a rien. Vous commencez à chercher sur internet, vous ne voyez pas de trace de parution. Et puis surtout, il y a quelque chose de très précieux : il y a tellement de fake news qu’aujourd’hui les journalistes, on est des fact-checkers, mais il y a des services spécialisés qui s’appellent des services de fact-checking, il y a les Décodeurs notamment. Je pense aux incendies à Los Angeles où c’était très impressionnant. On avait les lettres Hollywood en feu. Il suffit de regarder deux secondes l’image. Je la montre souvent en atelier. Il y a trois L à Hollywood sur la colline d’Hollywood. Il n’y a pas trois L. Et puis les commentaires en dessous de gens qui vivent là-bas qui disent c’est n’importe quoi. Et puis pour cet exemple particulier, on a une webcam qui filme en continu les lettres d’Hollywood. Donc on peut tous être acteur de cette information. On peut tous, si tant est qu’on prend le temps — et ce n’est même pas forcément un temps très long — avoir cette démarche de vérification et de ne pas tout prendre comme argent comptant. Parce qu’on est tenté par la rumeur, par ce qui fait réagir, sur-réagir, nous faire nous lever ou nous mettre en colère. Donc en fait, la première personne dont il faut se méfier, c’est nous.
– Oui, et je reviens dans ton exemple. On ne va pas forcément appeler tous les jours les pompiers à chaque fois.
– Non, il ne s’agit pas de devenir tous des journalistes, attention, sinon les services publics vont me détester !
– Mais s’informer auprès des journalistes. Et s’il n’y a pas d’informations disponibles, c’est aussi une indication. C’est peut-être que ça n’existe pas. Et puis lorsqu’on est sur les réseaux sociaux, de regarder les commentaires, parce qu’il y a des personnes bien intentionnées qui peuvent dire attention, c’est suspect. Toi dans ta vie de journaliste, est-ce que tu as des gestes comme ça, un peu automatiques, avant de croire ou partager une information lorsque tu ouvres ton fil sur les réseaux sociaux ?
– Ben en fait, je suis un peu comme n’importe qui, c’est-à-dire que je suis parfois sujette à l’indignation facile. Et parfois ça m’arrive de me faire avoir. Je crois que je me suis fait avoir quand la police de l’immigration ICE aux États-Unis faisait des descentes. J’avais vu une vidéo d’un prêtre qui sortait de son église pour expliquer qu’ils n’avaient pas le droit d’entrer ici. Très honnêtement, mon premier réflexe était de me dire : trop bien, l’Église se mobilise. Et mon premier réflexe était d’y croire. Et puis peut-être de ne pas prendre suffisamment le temps. Au final, dans le doute je me suis dit bon, faut pas partager. Et on a beau être journaliste, on est plus armé que les autres et on a un peu ce sens critique là de fait, et on doute. Ça veut pas dire qu’on doute de tout, mais ça veut dire qu’on fait un tout petit peu attention et puis surtout qu’on met un peu aussi en jeu sa crédibilité. Mais ce qu’il est aussi important de dire, c’est qu’on peut aussi faire des erreurs et c’est important de les reconnaître. Ce qui fait qu’il y a des erreurs, je pense à des décès de personnes annoncés trop vite dans des chaînes d’information, c’est lié au fait que ce soit la course à l’échalote, de savoir qui va le dire en premier. Il n’y a aucune gloire à tirer d’être le premier à annoncer la mort de quelqu’un. Mais il faut être assez humble à son niveau et de se dire ben ouais, on peut se tromper.
La théorie de Brandolini et la responsabilité du partage
– Alors on dit beaucoup le verbe partager, republier sur les réseaux sociaux. Il y a un effet de propagation d’une information, pour le meilleur, souvent pour le pire parfois lorsque c’est une fausse information. Dans le livre Stop aux fake news, tu cites une théorie. Elle a un nom, la théorie de Brandolini, selon laquelle il est plus rapide de créer une fausse information que de la vérifier, de la démonter. Il y a une alerte à avoir sur l’action de partager précisément ?
– C’est aussi pour ça que c’est hyper important. Et je pense qu’on l’a tous vécu, des boucles WhatsApp familiales ou autres, où la tata repartage tout ce qu’on lui envoie sans discernement. Expliquer les mécanismes parce qu’on n’en a pas encore parlé : mais pourquoi est-ce qu’il y a des fake news ? C’est parce que derrière il y a des clics, il y a de l’argent. Donc quel est l’intérêt de certains créateurs de contenus, de certaines plateformes ? C’est que vous repartagiez, que ce soit distribué, qu’il y ait du clic. Donc en fait, quelque part, on participe à ça en republiant. Donc il faut vraiment éviter. Peut-être qu’il y a une vidéo qui va nous faire marrer, mais si elle est fausse ou si on sait que c’est de la fausse information, il faut essayer d’arrêter la propagation.
– Oui. Dans le partage, il y a une responsabilité ou en tout cas un rôle à jouer si on le souhaite pour être acteur de la lutte contre les fake news.
– Et contrairement à ce qu’on peut croire, puisqu’on parlait des collégiens, ils sont beaucoup à observer. Ils ne sont pas tant que ça dans la création de contenu, dans le repartage. Ils sont très souvent dans leur pratique très observateurs, très passifs entre guillemets. En revanche, c’est peut-être la génération plus âgée qui est plus problématique quant au partage de contenu de fake news.
L’éducation aux médias à l’école et les résidences longues en collège
– Alors, « Stop aux fake news ». Je vous renvoie à la lecture du livre. Je continue de parler un petit peu de deux sujets : l’éducation aux médias qui est le fil rouge de cet épisode, mais aussi le fossé qu’il y a quand même entre les journalistes et le public. D’abord sur l’Éducation nationale. Tu le disais, l’éducation aux médias et à l’information (EMI) est officiellement dans les programmes. Il y a une structure qui s’appelle le CLEMI (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information). Il y a même la Semaine de la presse à l’école. Mais dans les faits, ça reste encore en construction. Toi, tu interviens avec des associations à la demande d’enseignants, de professeurs. Qu’est-ce qu’ils te disent quand ils ont recours à toi ?
– En fait, ils se rendent compte déjà que souvent, ils découvrent les élèves sous un autre jour à travers l’éducation aux médias. Moi, je suis dans une association qui s’appelle Transonore, dans le 93, où je reste au long cours dans un établissement, c’est-à-dire que je les vois vraiment entre octobre et avril. Là je suis en train de monter les podcasts avec eux. Et au-delà de l’éducation aux médias et à l’info, on brasse plein de choses, c’est-à-dire qu’on leur fait prendre la parole, on leur fait prendre un micro. Ça engage aussi la confiance en soi, le fait de parler face à un public, de s’affirmer devant les autres. Donc à travers cette éducation aux médias et à l’info, on fait passer plein d’autres messages qui sont importants dans la vie en général. C’est surtout ça qui me frappe. Et surtout les enseignants, ce qu’ils nous disent, c’est que parfois dans ces résidences-là — qui sont des résidences Agora, financées par le département de Seine-Saint-Denis — on les voit plus que certains professeurs. Donc on tisse un lien assez particulier et ils se livrent d’une manière différente. Par exemple, la conversation que j’ai eue sur l’IA et le fait que certaines jeunes se confient — certains professeurs n’en avaient pas conscience. Et peut-être qu’ils vont regarder aussi les élèves différemment. À travers l’éducation aux médias, on brasse pas mal de choses. Ce ne sont pas forcément les mêmes élèves qui vont participer. Ils vont être vachement plus participatifs et certains profs nous disent : « Lui, on l’entend jamais » — et qui vont avoir les bonnes idées, qui vont être hyper malins sur certains trucs, et ça les valorise. Et c’est hyper important. Je voudrais saluer aussi la communauté enseignante parce que si on arrive à faire ces interventions-là, c’est parce qu’on a des équipes éducatives qui sont hyper mobilisées. Je pense aux professeurs documentalistes, aux profs de français, aux profs d’histoire-géo. Parfois on prend des heures sur leur enseignement. Il y en a certains qui ne sont pas hyper contents de nous les donner. Il y en a d’autres — qui sont la majorité — qui sont très preneurs et très demandeurs parce qu’ils ont conscience aussi que ça se joue aussi ici.
Aller vers le public : Lumières sur l’info et le rôle des journalistes hors les murs
– Et merci. On parle ensemble à travers moi. Vous écoutez une journaliste. C’est assez rare d’échanger avec un ou une journaliste. Soixante-six pour cent des Français, ça a été mesuré par La Croix, n’ont jamais parlé avec un ou une journaliste. Tu t’attelles dans ton livre à casser l’image négative des journalistes. On a trente secondes pour en parler. Qu’est-ce que tu dirais pour présenter le métier de journaliste en 2026 ?
– C’est hyper important ce que tu dis parce que ça me fait penser à un autre exemple. Je suis aussi dans une autre association qui s’appelle Lumières sur l’info, et on va à la rencontre des publics hors les murs scolaires. C’est-à-dire un des endroits où ils n’ont pas forcément choisi de nous croiser, contrairement à l’école où parfois c’est un peu imposé. J’étais à Marseille, j’ai eu des discussions très très lunaires sur le port avec un monsieur pendant quarante minutes, on a parlé du professeur Raoult, de l’hydroxychloroquine, etc. Je savais très bien que je n’allais pas du tout changer ses convictions. Mais le simple fait d’avoir pris le temps d’échanger, de se dire ok, on peut parler, on peut encore se parler, c’est hyper important en 2026 avec le contexte politique qu’on connaît. L’essentiel, c’est pas que j’arrive à te convaincre, c’est qu’on arrive à communiquer encore ensemble. Alors évidemment, parfois on a l’impression de vider la mer à la petite cuillère. Mais cet exemple qui était hyper important de dire qu’on est accessibles. Moi j’ai vu une maman avec ses enfants sur la plage qui m’a dit — limite elle me touchait — « Ça existe en vrai. » Je dis bah oui, on s’habille comme vous, on parle comme vous et c’est un métier qui est accessible aussi à certains jeunes qui sont éloignés de ces métiers-là, qui n’ont pas de réseau. Ce que je leur dis, c’est que s’ils ont la curiosité, ils peuvent aussi en faire un métier. S’ils ont envie de raconter des histoires et de faire des rencontres et de parler avec des gens, il faut faire ça. Et c’est très important aussi que chaque journaliste — je ne dis pas qu’on devrait tous s’engager autant que je le fais moi par exemple, mais on devrait tous s’y consacrer. Je ne sais pas, un jour, dans une année, parce que c’est très important. Moi, je suis allée à un atelier qui m’a beaucoup marqué, c’était d’aller à Boulogne-sur-Mer. Boulogne-sur-Mer, c’est à côté. Franchement, c’est une heure et demie de TER, c’est rien du tout, c’est une autre France. Et en fait, le fait qu’un journaliste soit venu de Paris, les voir discuter avec eux, tu comprends parfois dans certaines situations que tu ne vas pas sortir un PowerPoint et faire de l’éducation aux médias, mais juste discuter. Et c’est ça aussi l’essence de cette mission-là.
Conclusion : informer, s’informer, apprendre à s’informer
– Informer, s’informer et apprendre à s’informer. Lise Pressac était dans Soluble(s). Pour aller plus loin, vous retrouverez dans la description toutes les informations. Rendez-vous en librairie notamment ou commandez Stop aux fake news, aux éditions Magenta, co-écrit avec Lina Fourneau. Je mets aussi le lien vers les associations d’éducation aux médias dont tu parlais. Et puis je signale que tu proposes un podcast qui s’appelle « Par derrière », sur toutes les applications d’écoute. Un autre regard pour mieux comprendre notre quotidien à travers des personnes peu ou mal connues. Lise Pressac, merci d’être passée dans cette émission !
– Un grand merci à toi ! Voilà, c’est la fin de cet épisode. Si vous l’avez aimé, notez-le, partagez-le et parlez-en autour de vous. Vous pouvez aussi nous retrouver sur notre site internet, csoluble.media. À bientôt !
POUR ALLER PLUS LOIN
Lire : “Stop aux fake news” par Lina Fourneau et Lise Pressac (Editions Magenta), 19 € https://magenta-editions.fr/sans-tabou/521-stop-aux-fake-news.html
Éducation aux médias et à l’information : les associations évoquées
- Transonore : https://transonore.fr/nos-ateliers/
- Lumières sur l’info : https://lumieres.info/
Et aussi le site officiel du CLEMI – Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information
TIMESCODES
00:00 — Introduction et présentation de Lise Pressac
02:00 — D’où vient la conviction de l’éducation aux médias
04:30 — Une question de citoyenneté, fait vs opinion
05:08 — L’EMI dans les programmes : ce qui marche vraiment
05:54 — HugoDécrypte connu de 90 % d’une classe
08:30 — Le cerveau pas constitué jusqu’à 30 ans, émotions vs raison
12:00 — Hugo Travers, ChatGPT et l’IA pour s’informer
14:14 — L’IA confidente des élèves : témoignages d’atelier
16:53 — Deepfakes : Thomas Huchon, les détails à scruter
17:30 — La voix, ce qui inquiète vraiment
21:31 — La méthode de l’incendie en face du collège
22:32 — L’exemple Hollywood : trois L et une webcam
26:16 — Théorie de Brandolini : l’asymétrie production / démenti
27:30 — Boucles WhatsApp et émotions
29:10 — Transonore : résidences longues dans les collèges du 93
31:48 — Un métier tout à fait ordinaire
32:08 — Lumières sur l’info : aller-vers les publics éloignés
32:19 — Marseille, le port, le sympathisant du professeur Raoult
33:32 — Une journée par an consacrée à l’éducation aux médias
33:45 — Boulogne-sur-Mer, l’autre France à 1h30 de TER
34:46 — Conclusion




