En France, les inégalités scolaires liées à l’origine sociale se construisent tôt — très tôt. Dès l’entrée en CP, l’écart de maîtrise en français entre les élèves les plus favorisés et les plus défavorisés atteint déjà 41 points selon la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), le service statistique du ministère français de l’Éducation nationale. Et pendant ce temps, les enfants de quartiers différents ne se croisent quasiment jamais. À Marseille, ville de « cent un villages » où la ségrégation résidentielle est parmi les plus marquées de France, Marion Chapulut a décidé d’agir là où la géographie sépare : en jumelant des classes de primaire que tout oppose. Depuis 2021, plus de 2 800 enfants ont plongé dans Le Grand Bain.
L’essentiel
Ce qu’il faut retenir
Le constat, les repères clés et les ressources utiles de l’épisode.
Ce qu’il faut retenir
Le constat, les repères clés et les ressources utiles de l’épisode.Un programme marseillais jumelle des classes de primaire de quartiers opposés pour construire la mixité sociale dès l’enfance, en travaillant les compétences socio-émotionnelles et en célébrant ce commun lors d’un festival de fin d’année.
Ce qu’on sait
- Dès le CP, l’écart de maîtrise en français entre élèves favorisés et défavorisés atteint 41 points, et il se creuse de 10 % par an tout au long du primaire (DEPP, juin 2024).
- Le jumelage apparie des classes de même niveau mais d’indices de position sociale (IPS) opposés — CP avec CP, CM1 avec CM1.
- La mesure d’impact du cabinet Kimso indique que 82 % des enfants ont aimé participer, mais 59 % se sont sentis respectés par l’autre classe — un chiffre qui a fait évoluer la méthode.
Ce qu’on peut faire
- S’inscrire volontairement sur le site du Grand Bain (enseignant, parent ou directeur) : le jumelage se construit à partir des coordonnées transmises.
- Soutenir les dispositifs qui rendent la mixité désirée plutôt qu’imposée, comme l’évolution de la carte scolaire.
- Accompagner les frictions par des temps dédiés de réflexivité plutôt que de les minimiser.
Passages clés
- 06:14 — Pourquoi le primaire : les barrières cognitives sur l’altérité.
- 12:50 — Le jumelage par indice de position sociale.
- 19:44 — La piscine et les poules : le choc des représentations.
- 20:13 — Les ateliers de réflexivité.
- 26:42 — Le 59 % : une donnée qui a fait évoluer la méthode.
Aller plus loin
Le point fort de cette solution : faire de la friction et des chiffres décevants une matière à travailler, plutôt que de les masquer.
Une fracture qui se joue avant même le cartable
L’inégalité scolaire ne commence pas au lycée. Elle ne commence pas au collège. Elle se construit dès les premières années de primaire, parfois dès avant. La DEPP le documente : en mathématiques, les inégalités sociales de compétences s’amplifient tout au long de l’école primaire. À l’entrée en 6e, 41 % des enfants de cadres ont de bons résultats en français — contre 6 % des enfants d’inactifs.
Marion Chapulut part de ce constat pour en tirer une conséquence pratique : « Il y a dix pour cent de plus chaque année en termes d’écart qui se creuse entre les enfants de classes sociales différentes. » À ce rythme, attendre le collège pour agir, c’est déjà trop tard. Le cerveau de l’enfant met en place des « barrières cognitives sur l’altérité » bien avant la sixième. Le primaire est la charnière — et c’est là que Le Grand Bain intervient.
Marseille, laboratoire de la France fragmentée
Marseille n’est pas un cas à part — toutes les grandes villes françaises connaissent la même ségrégation socio-spatiale. Mais la deuxième ville de France la rend visible avec une clarté particulière. Selon l’INSEE, la ville est l’un des pôles urbains les plus inégalitaires et les plus ségrégés de France : les 20 % les plus modestes y gagnent 4,5 fois moins que les 20 % les plus aisés. La dichotomie est géographique autant qu’économique — les arrondissements nord concentrent les quartiers les plus pauvres, quand les 7e et 8e, au sud, abritent Bompard, Roucas-Blanc et Périer, les quartiers les plus aisés. Le 3e arrondissement, en lisière du centre-ville — la Belle de Mai, Saint-Mauront — affiche un taux de pauvreté de 52 %, le plus élevé de France métropolitaine selon l’Observatoire des inégalités (décembre 2024).
La ville est faite de « cent un villages », dit Marion Chapulut — et certains ne se parlent pas. Des enfants séparés non par des kilomètres, mais par une géographie sociale que la carte scolaire reflète.
C’est ce constat que Marion Chapulut a décidé de travailler — non pas en attendant que la carte scolaire change, mais en fabriquant la rencontre là où elle ne se produit pas spontanément.
Un jumelage par l’indice de position sociale
Le Grand Bain commence avant même que les enfants se voient. L’équipe apparie des classes de même niveau scolaire mais d’indices de position sociale (IPS) opposés — CP avec CP, CM1 avec CM1. Ce critère, utilisé par l’Éducation nationale elle-même pour mesurer la composition sociale des établissements, garantit que le jumelage travaille sur un écart réel, pas symbolique.
Mais le vrai pivot du programme, ce sont les enseignants. Loin de les contourner, Le Grand Bain leur redonne un « pouvoir d’agir » sur la citoyenneté — « un peu comme les hussards noirs de la République à une époque, sans cette connotation guerrière ». Le programme les amène aussi à découvrir leurs élèves autrement : non plus seulement comme des enfants qui ont de bonnes ou de mauvaises notes, mais comme des enfants capables de socialiser, d’aller à la rencontre de l’autre. 95 % des enseignantes disent « retrouver du sens » grâce au programme. Dans un contexte de crise des vocations, c’est peut-être l’argument institutionnel le plus solide.
Trois mois de lettres avant la première poignée de main
L’année démarre par de la correspondance. Pendant trois mois, les classes s’écrivent avant de se voir. Les lettres sont livrées à vélo à travers Marseille — les facteurs sont accueillis « comme le Père Noël dans les écoles ». Ce temps n’est pas un préalable accessoire : il crée une relation, fait travailler la curiosité et, déjà, produit les premières incompréhensions que la rencontre devra dépasser.
La première rencontre physique, début décembre, est ritualisée sous forme d’« olympiades de la rencontre ». « Il y a dix mille façons d’apprendre à nager, c’est chacun le fait à son rythme », résume Marion Chapulut — et c’est de là que vient le nom du programme. Ensuite viennent des visites de quartier croisées, où chaque classe montre son quotidien à l’autre : l’épicerie, le coin où on achète son goûter, l’école elle-même. En visitant la classe de l’autre, les enfants découvrent ce qui les rapproche autant que ce qui les distingue : les mêmes outils pédagogiques affichés au mur, le même mobilier. « C’est quoi les points communs ? C’est pas que des différences », note Marion Chapulut. L’objectif est de développer des compétences socio-émotionnelles : la curiosité, la confiance dans l’autre, la capacité à sortir de sa zone de confort.
Le parcours
Une année entière pour apprendre à se rencontrer
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Sept. → Nov.
Les lettres
Trois mois de correspondance entre classes jumelées, livrée à vélo à travers Marseille. On s’écrit avant de se voir.
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Décembre
Les olympiades de la rencontre
La première rencontre physique, ritualisée : jeux, danses, cadeaux préparés en amont. Un cadre sécurisé, pas une amitié forcée.
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Janv. → Mai
Les rencontres mensuelles
Chaque mois, un projet commun et des visites de quartier croisées : chaque classe montre à l’autre son école, son épicerie, son quotidien.
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Juin
Le festival Le Grand Bain
Enfants, parents, enseignants et artistes réunis pour célébrer les productions collectives. Le point d’orgue de l’année.
La rencontre ne s’improvise pas : elle se prépare, se construit, puis se célèbre.
Quand deux mondes se frottent
C’est là que les représentations entrent en collision. Des élèves ont cru leurs correspondants menteurs parce qu’ils avaient évoqué une piscine et des poules dans leur jardin. À l’inverse, des enfants d’une école favorisée ne se sont pas sentis respectés par leurs correspondants parce que leurs lettres contenaient beaucoup de fautes d’orthographe — « quand on s’applique et qu’on est vraiment motivé par quelque chose, on ne fait pas de fautes d’orthographe » : telle était leur lecture.
La mesure d’impact du cabinet Kimso donne le chiffre : 82 % des enfants ont aimé participer au Grand Bain. Et 59 % se sont sentis respectés par l’autre classe. C’est ce second chiffre que Marion Chapulut retient — non comme un aveu d’échec, mais comme un signal de travail. « Ce n’est pas évident pour nous, donc on ne plaque pas » sa propre définition du respect sur celle des autres. C’est de cette lecture honnête des données qu’est née une nouvelle pièce de la maquette pédagogique : les ateliers de réflexivité, où les enfants échangent avec des sociologues ou des membres de l’équipe sur ce qui les a choqués, blessés, dérangés. La friction devient matière à apprendre.
Ce qui marche
Une adhésion forte, des enfants et des enseignants embarqués
Depuis 2021, Le Grand Bain a fait ses preuves sur le terrain — côté élèves comme côté équipe pédagogique.
Ce qui reste à travailler
Le 59 % : un chiffre qui a fait évoluer la méthode
La mesure d’impact du cabinet Kimso n’a pas été lissée. C’est de sa lecture honnête qu’est née une nouvelle brique pédagogique.
Source : mesure d’impact du cabinet Kimso.
Célébrer ce qu’on a fait ensemble
L’année se clôt par le Festival Le Grand Bain — une fête qui réunit enfants, parents, enseignants et artistes pour valoriser les productions collectives. Ce moment n’est pas un accessoire : il est au cœur de la philosophie du programme. Dès ses premières expériences citoyennes, Marion Chapulut avait compris la puissance de « s’intégrer dans un projet commun et que derrière on le célèbre ». C’est ce même geste que Le Grand Bain reproduit chaque année à l’échelle d’une ville.
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La mixité ne s’impose pas, elle se prépare
Un an de programme, et après ? Marion Chapulut est directe : on ne peut pas encore mesurer l’effet à long terme, faute de moyens pour suivre les cohortes. Mais l’association travaille à jumeler durablement des écoles, avec le soutien annoncé de la mairie de Marseille et de l’Éducation nationale. La baisse démographique, qui va contraindre à fusionner des établissements, rend le sujet urgent : « La mixité, il faut qu’elle soit désirée, on ne peut pas l’imposer. » Ce que fait Le Grand Bain, c’est préparer le terrain — des enfants qui, plus tard, ne seront pas des étrangers l’un pour l’autre.
Le travail mené cette année avec Simone Spera, chercheur en post-doctorat, sera intégré à la formation de tous les futurs enseignants à l’INSPE d’Aix-Marseille. Le Grand Bain n’est plus seulement un programme associatif. Il devient une méthode.
Écoutez.
Simon Icard (rédigé avec IA)
🔗 POUR ALLER PLUS LOIN
- Le Grand Bain — site du programme : legrandbain-ecole.fr
- CitizenCorps — l’association : citizencorps.fr
- Inégalités sociales dans l’enseignement scolaire (INSEE, 2025) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8612522?sommaire=8612596
- Note DEPP n° 24.21 — Inégalités sociales de compétences (juin 2024) : https://www.education.gouv.fr/depp/evolution-des-inegalites-sociales-de-competences-au-fil-du-temps-et-de-la-scolarite-452484
⏱ TIMECODES:
00:00 — Introduction et présentation du programme
01:56 — Parcours de Marion : de l’ESSEC à CitizenCorps
04:00 — RockCorps et la naissance du projet associatif
06:14 — Pourquoi agir dès le primaire : barrières cognitives et cerveau de l’enfant
07:28 — L’écart se creuse de 10 % par an entre classes sociales
08:43 — La France archipel et la fragmentation sociale
09:42 — Marseille, ville de cent un villages
12:50 — Le jumelage par indice de position sociale
13:33 — Le rôle central des enseignants
14:43 — Les lettres livrées à vélo
15:54 — Les olympiades de la rencontre
17:44 — Les visites de quartier croisées
19:44 — La piscine, les poules et le choc des représentations
20:13 — Les ateliers de réflexivité
23:44 — Le festival de fin d’année
26:26 — La mesure d’impact : cabinet Kimso
26:42 — 59 % se sont sentis respectés
29:55 — La mixité désirée, pas imposée
31:28 — Essaimage en métropole et autres villes
33:04 — Intégration à la formation des enseignants à l’INSPE d’Aix-Marseille
34:13 — Conclusion







