La France a réduit ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 1,8 % en 2024 et de 1,5 % en 2025 — alors que les budgets carbone exigent une baisse d’environ 5 % par an. Pour Clément Caudron, ingénieur et chef de projet transition robuste au Shift Project, il faut désormais penser la décarbonation autrement : non plus comme un scénario idéal, mais comme un plan capable de tenir face aux crises, aux retards et aux imprévus. C’est tout le sens du rapport publié en avril 2026, « Réussir la transition dans l’incertitude — La méthode Shift en vingt chantiers ».
Transcription (Automatisée)
📄 Résumé
Présentation de Clément Caudron et du Shift Project
Simon Icard : Très heureux de vous savoir à l’écoute et bienvenue dans un épisode de Soluble(s). Aujourd’hui, je me demande comment la France peut réussir sa transition énergétique, sortir de sa dépendance aux énergies fossiles. Alors que la guerre en Iran nous rappelle que notre époque est très incertaine sur les prix et l’accès à l’énergie. Bonjour Clément Caudron !
Clément Caudron : Bonjour !
Simon Icard : Tu es un ingénieur chef de projet au Shift Project. C’est un think tank présidé par Jean-Marc Jancovici. En toile de fond de cet épisode, il y a le réchauffement global de la planète qui est dû aux activités humaines qu’il faut contenir pour conserver une planète habitable. Alors on parle souvent de transition écologique comme un horizon parfois perçu comme lointain. Le Shift Project, lui, vient de publier un rapport qui change la focale : « Réussir la transition dans l’incertitude. La méthode Shift en vingt chantiers ». C’est le titre de ce rapport. Pas de grands scénarios idéaux, juste une question brutale : qu’est-ce qui se passe si l’on rate l’un de ces chantiers ? La réponse est assez claire : si la France ne change pas d’échelle et échoue sur ses chantiers de transformation prioritaires, alors elle n’atteindra que la moitié de ses objectifs climatiques pour 2050 et resterait prisonnière de milliards d’euros d’importations de pétrole et de gaz. Pour remettre ça en perspective, 60 à 120 milliards, c’est autant que le budget de la Défense nationale ou de l’Éducation Nationale dans la fourchette haute. Clément, tu as co-piloté ce rapport. Dans cet épisode, on ne va pas faire le tour du désastre par le détail, mais on va parler de ce qu’on peut faire maintenant, dans quel ordre et pourquoi ça peut marcher selon The Shift Project. Mais d’abord, on a envie d’en savoir plus sur toi, sur ton parcours. Ingénieur, tu travailles sur des scénarios de décarbonation à l’échelle de toute l’économie française. Qu’est-ce qui t’a amené à ce défi ?
Clément Caudron : Bonjour Simon, déjà merci beaucoup pour l’invitation. Effectivement, je suis ingénieur de formation. Avant de rejoindre le Shift, j’ai travaillé douze ans dans l’industrie. J’ai rejoint le Shift en 2024. Et c’est vrai que je travaille sur ce qu’on appelle le bouclage énergie-climat, c’est-à-dire réfléchir à des scénarios cohérents de décarbonation, en l’occurrence de l’économie française, avec une approche multisectorielle. Il faut que ça boucle, c’est-à-dire que ça produise une trajectoire qui soit cohérente.
Simon Icard : Une boucle cohérente. Et cette expérience dans l’industrie, c’est très utile face aux données aujourd’hui ?
Clément Caudron : Oui. Au Shift, on est beaucoup à avoir un profil ingénieur. C’est un sujet où le problème lui-même est un problème scientifique. Que ce soit le réchauffement climatique ou l’épuisement des ressources fossiles, les solutions sont en partie techniques. Je dis en partie parce qu’elles sont aussi politiques, économiques, organisationnelles. Mais dans tous les cas, elles appellent à une vision systémique. Et l’ingénieur peut être assez bien outillé pour essayer d’embrasser un grand nombre d’enjeux complexes et voir comment ils s’articulent les uns avec les autres.
Du PTEF au PREF : pourquoi un nouveau plan
Simon Icard : Merci d’être là. Pour bien comprendre la suite de l’épisode, j’indique que la France a déjà une stratégie pour atteindre la neutralité carbone en 2050, des objectifs climatiques, des lois énergie-climat. On pourrait se dire que des plans existent. Et il y a aussi une objection classique : la France, c’est seulement 1 % des émissions mondiales. À quoi ça sert ? Pourquoi faut-il accélérer maintenant selon les calculs du Shift Project ?
Clément Caudron : Il y a plusieurs questions dans ta question. Sur l’objection récurrente du 1 %, déjà il faut que tout le monde fasse sa part. Un pour cent de tout ce qu’émet l’humanité, c’est quand même un gros morceau. Ensuite, la France a encore une certaine aura qui permet d’espérer un effet d’entraînement. Et puis on fait tout ça pour le climat, mais pas que. On fait aussi ça pour tendre vers plus de souveraineté énergétique. Et ça, si on est les seuls à le faire, c’est un avantage par rapport aux autres.
La méthode Shift en 20 chantiers
Simon Icard : L’idée d’accélérer le mouvement qui est déjà initié. Pourquoi faut-il accélérer selon vous, le Shift Project ?
Clément Caudron : Il y a déjà toute une série de choses qui vont dans le bon sens. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a rien qui est fait, loin de là. Simplement, la question c’est à quel rythme, à quelle échelle, pour qu’on soit dans les temps par rapport à nos objectifs climatiques. Ce travail qui vient de sortir, on l’a structuré en deux piliers. Premier pilier : quels sont les sujets incontournables ? On a dit qu’il y a au moins cette vingtaine de sujets absolument majeurs. La question, c’est comment on les met en œuvre très concrètement. Je prends un exemple : dans ces vingt chantiers, il y a le déploiement du train. On dit qu’il faut tripler le trafic ferroviaire d’ici à 2050. Mais est-ce qu’on a le réseau ferroviaire pour ça ? Est-ce qu’on a suffisamment de trains ? Est-ce que l’industrie ferroviaire peut en produire suffisamment ? Est-ce qu’on a suffisamment de gens pour conduire les trains ? Deuxième pilier : si certains chantiers échouent, qu’est-ce que ça fait ? À quel point c’est grave ? Ce qu’on constate, c’est que la plupart de ces chantiers, il faut les réussir pleinement. La bonne nouvelle, c’est que c’est possible. Mais ça va être exigeant.
Qu’est-ce qu’une transition robuste ?
Simon Icard : Vous avez donc aussi modélisé comment ça peut rater. Qu’est-ce qu’on doit retenir de cette méthode et des marges de manœuvre que vous voyez d’ici 2050 ?
Clément Caudron : C’est une des originalités de notre approche : on a modélisé des scénarios où tout ne se passe pas comme prévu et où des choses ratent. On revendique le terme de stratégie de transition robuste. La robustesse, au sens de l’ingénierie, un système robuste, c’est un système qui continue d’atteindre son objectif, même quand tout ne se passe pas comme prévu, même quand il y a des perturbations extérieures, même quand des composants cassent. On veut une transition robuste, c’est-à-dire qui permette à la France d’atteindre ses objectifs dans le monde réel. On a modélisé nos vingt chantiers en racontant trois versions de l’histoire : et si le chantier réussit très bien ? Moyennement bien ? Pas très bien ? On peut ensuite jouer avec ces scénarios. Si tu réussis tout ce qui est l’électrification des usages mais que tu rates les chantiers de production d’électricité renouvelable et nucléaire, tu te retrouves dans une situation où tu manques d’électricité.
Que se passe-t-il si la France échoue ?
Simon Icard : « La France a pris un retard tel qu’elle n’a plus le droit à l’erreur et doit mener la totalité de ses transformations de front pour espérer retrouver des marges de manœuvre d’ici 2040. » Qu’est-ce qui se cache derrière cette notion de « on n’a plus le droit à l’erreur » ?
Clément Caudron : Si tous nos chantiers réussissent parfaitement, on arrive à sortir presque totalement des énergies fossiles d’ici à 2050. On atteint la neutralité carbone. Et on reste sous le budget qui correspond au plus deux degrés. Si tous nos chantiers ratent, on est encore très, très dépendants des énergies fossiles en 2050. On émet encore à peu près la moitié de ce qu’on émet aujourd’hui. Et en vingt-cinq ans seulement, on crame — pardonne-moi l’expression — tout le budget carbone pour les plus deux degrés. En seulement vingt-cinq ans. Ce choix entre vingt chantiers qui réussissent ou qui ratent, c’est vraiment la différence entre une France qui réussit sa décarbonation ou une France qui la rate.
Trois chantiers, un tiers des émissions françaises
Simon Icard : Si tu devais dire à un élu, aux citoyens, un chef d’entreprise, voilà les trois ou quatre chantiers qu’il faut absolument réussir, là, tout de suite, dans les trois prochaines années. Ce sont lesquels ?
Clément Caudron : Ça dépendrait à qui je m’adresse. Mais pour essayer quand même de répondre : il y a quelque chose qui est vraiment le nerf de la guerre au premier ordre. Si je dois vraiment simplifier à l’extrême, c’est l’électrification des usages. Remplacer les voitures thermiques par des voitures électriques, remplacer les camions diesel par des camions électriques — les camions électriques sont maintenant une solution mature —, remplacer les chaudières gaz et fioul par des pompes à chaleur électriques. Et si je me cantonne aux trois premiers — voiture électrique, camion électrique, pompe à chaleur —, rien que si on fait ces trois chantiers à fond, on réduit d’un tiers les émissions de CO2 de toute l’économie française. Avec seulement trois chantiers. C’est vraiment absolument majeur.
La petite voiture électrique sobre à 15 000 €
Simon Icard : Vous appelez de vos vœux un développement de petits véhicules électriques. Pourquoi ? Avec un seuil à quinze mille euros ?
Clément Caudron : Effectivement, une fois qu’on a dit qu’il fallait remplacer les voitures thermiques par des voitures électriques, l’idéal c’est de le faire pas avec des gros SUV électriques. L’idée, c’est qu’il y ait moins de voitures et qu’elles circulent moins. On a tout un pan sur le report modal vers les vélos, les transports en commun et les trains. Et les voitures qui continuent à circuler devront être des petites voitures électriques. Une petite voiture électrique consomme moins d’électricité, moins de cuivre, prend moins de place et coûte moins cher. Le véhicule électrique est d’ores et déjà plus intéressant que le thermique en coût total, y compris sans les aides : recharger en électrons chez soi, ça coûte trois ou quatre fois moins que faire le plein à la pompe. Mais il reste un coût d’entrée. Et ce coût va avoir tendance à diminuer avec le temps parce que les batteries sont de moins en moins chères.
60 à 120 Md€/an d’importations fossiles
Simon Icard : Est-ce que dans vos vingt chantiers, il y a la perception que la transition va faire économiser, va coûter moins cher que de ne rien faire ?
Clément Caudron : Oui, ça c’est clair. Nous, on raisonne principalement en termes de flux physiques. Mais par contre, il est clair que si on regarde un peu les travaux de référence là-dessus, les énergies fossiles ça nous coûte soixante milliards d’euros par an. Ce sont des importations qui quittent le territoire en direction de pays exportateurs qui ne sont pas toujours des régimes très amicaux ou très démocrates. Et ça, c’est les années où tout va bien. Quand on est dans une année avec des chocs pétroliers et gaziers, en 2022 ce n’était pas soixante milliards, c’était le double. Alors qu’effectivement, si on fait la transition bas carbone, une fois que c’est fait, ça nous coûte beaucoup moins cher et on est aussi beaucoup plus indépendants.
Présidentielle 2027 : peser sur le débat
Simon Icard : Le Shift Project entend d’ailleurs peser sur l’élection présidentielle qui aura lieu en France entre le 11 avril et le 2 mai 2027.
Le triple défi du système électrique
Simon Icard : En t’écoutant, je pense à tous ceux qui se déchirent sur le nucléaire ou le renouvelable. À la lecture de votre rapport, vous êtes très clairs : « les deux sont nécessaires ». Que se passe-t-il concrètement dans vos modélisations ?
Clément Caudron : Sur ce débat nucléaire-renouvelable, on est pour dire qu’il faut pousser les deux, il faut pousser les deux à fond. Et on n’est pas les seuls à dire ça. Aujourd’hui, le gros de l’électricité française est produite par le parc nucléaire existant — c’est à peu près 70 % — et notre électricité est décarbonée à 95 %. Sauf qu’on a deux problèmes qui s’ajoutent. On va avoir besoin de plus d’électricité pour électrifier les transports, les chauffages, l’industrie. Et notre parc nucléaire actuel vieillit. Il a été fait dans les années 1980-1990, pour des durées initiales de quarante ans. Donc se pose la question de la prolongation du nucléaire historique. Nous, ce qu’on dit, c’est qu’il y a un triple défi sur le système électrique : prolonger autant que possible le nucléaire historique, prévoir la relève sous forme de nouveau nucléaire avec le programme EPR2, et en parallèle déployer massivement les renouvelables. Le nouveau nucléaire, les premiers EPR2, c’est 2038. On sait qu’il y a pu avoir des retards dans les projets — je pense à l’EPR de Flamanville qui a eu douze ans de retard. À court terme, c’est le renouvelable qui peut prendre le relais. Et même à long terme, en 2050, même avec la fourchette haute qu’on imagine — quatorze EPR2, ce qui est déjà un énorme effort industriel — on n’augmente pas énormément la production totale française. Donc que ce soit à court ou long terme, il nous faut du renouvelable, beaucoup de renouvelables.
Renouvelables : pourquoi un moratoire serait dangereux
Clément Caudron : Si on se prive des énergies renouvelables en faisant par exemple un moratoire, on manque d’électricité bas-carbone à partir du milieu de la décennie 2030. Si on fait l’inverse — on arrête le nucléaire et on ne prolonge pas l’existant et on ne fait pas EPR2 — les problèmes arrivent un peu plus tard, mais dans la décennie 2040, on manque d’électricité bas-carbone française. La solution est clairement de ne tomber dans aucun de ces deux écueils. Pour être robuste, pour minimiser les risques, misons sur les deux à fond.
Le cuivre, talon d’Achille de la transition
Simon Icard : Un angle dans votre rapport qui m’a vraiment surpris, le cuivre. Vous prévoyez un pic de la demande de +41 % d’ici 2035, et le recyclage ne couvrira que 25 % des besoins avant 2030. Pourquoi vous le mettez en avant ?
Clément Caudron : On a voulu regarder pas uniquement les flux d’énergie, mais aussi les flux de matières premières. Le cuivre, c’est le métal clé de la transition parce que c’est un très bon conducteur électrique. Et comme on l’a dit, la transition, c’est notamment électrifier plein de choses. Donc pour électrifier plein de choses, on a besoin de beaucoup de cuivre. Il y a un pic au début, le temps de remplacer tous nos équipements thermiques par des équipements électriques. Ça va demander beaucoup de cuivre. Ensuite, quand ces équipements arrivent en fin de vie, on peut recycler. Mais il y a cette tension à prévoir sur la ressource cuivre au début. Qui plus est, dans un contexte où on n’est pas le seul pays à faire notre transition. De là à dire que c’est un goulot d’étranglement, pas forcément. Mais c’est une tension potentielle qu’il faut anticiper. Ce qui tombe bien, c’est que les mesures qui permettent de se prémunir de ça sont les mêmes que celles qui permettent d’économiser de l’énergie. Quand on défend la voiture électrique, c’est pas remplacer tout le parc par des gros SUV électriques. C’est faire moins de voitures et des plus petites voitures. Ça répond à des objections de consommation électrique et aussi de consommation de cuivre.
Le choc des compétences : 100 000 travailleurs pour le nucléaire
Simon Icard : Votre rapport pointe un autre défi : 100 000 travailleurs supplémentaires dans l’énergie nucléaire sont nécessaires, le doublement des effectifs dans le solaire et l’éolien. Et en face, des emplois qui vont péricliter, notamment dans la mécanique automobile. Comment on orchestre cette révolution du point de vue social ?
Clément Caudron : Ça, c’est un enjeu absolument crucial qui est souvent un peu invisibilisé à tort. Sur les vingt chantiers, on s’est systématiquement posé cette question des enjeux de recrutement et de formation. Je pense par exemple à la rénovation des habitations. Ce n’est pas tellement une question de rupture technologique, on sait le faire. C’est surtout une question de : est-ce qu’on a les bras pour le faire ? Ça s’anticipe, ça se planifie, ce sont des dynamiques de temps long. Entre le moment où on dit qu’il faudrait créer un nouveau diplôme et le moment où les gens sont sortis de ce diplôme et peuvent être embauchés, ce sont des constantes de temps importantes. Au sein des enjeux d’emploi, il y a trois sous-questions : le recrutement, la formation, et la reconversion dans les secteurs qui vont être en contraction. Je prends l’exemple du transport routier. On dit qu’il faut électrifier les camions, mais aussi qu’il faut moins de camions. Il faut un report vers le fret ferroviaire. Ça veut dire qu’on va contracter l’emploi des chauffeurs routiers. Il faut se poser ces questions en amont et se dire : vers quoi ces gens peuvent se reconvertir ? Ces questions doivent être posées suffisamment en amont pour que ça puisse se faire dans de bonnes conditions.
Agriculture : 20 % des émissions, 3-4 % de l’énergie
Simon Icard : Il y a aussi des sujets très discutés dont on a moins parlé. L’agriculture pèse 20 % de nos émissions. Une réduction du cheptel bovin, car il est le principal émetteur de méthane. Une proposition de le remplacer par plus de légumineuses. En quoi ça consiste concrètement ?
Les légumineuses, alternative aux engrais azotés
Clément Caudron : Sur l’agriculture, c’est un secteur un peu difficile à cerner. C’est 3-4 % de la consommation énergétique française, mais environ 20 % des émissions. Comment c’est possible ? Parce que le gros des émissions agricoles ne vient pas de la combustion de l’énergie, mais d’autre part des émissions de méthane de l’élevage, notamment bovin, et d’autre part des émissions de protoxyde d’azote des engrais. On a deux chantiers : un sur l’élevage, un sur les engrais. Sur les engrais, le problème c’est qu’on utilise beaucoup les engrais artificiels, les engrais de synthèse, les engrais azotés qui sont faits à partir de gaz. Non seulement on est dépendants du fossile, mais quand on fait l’épandage, ça émet du protoxyde d’azote. Pour se passer de ça, il y a plusieurs angles. On peut décarboner la production de ces engrais avec de l’hydrogène. Mais on peut aussi réduire la consommation d’engrais en ayant recours aux légumineuses. Les légumineuses — par exemple les lentilles — ont une sorte de superpouvoir qu’on appelle la fixation symbiotique : elles vont pouvoir prendre de l’azote présent dans l’air. Les plantes ont besoin d’azote. Là où il faut, pour les autres cultures, apporter cet azote par des engrais artificiels, les légumineuses pompent elles-mêmes l’azote dans l’air ambiant. Et en plus elles enrichissent le sol. Quand tu déploies la culture des légumineuses, tu peux réduire fortement ta consommation d’engrais azotés.
Réduire l’élevage bovin tout en sanctuarisant la prairie
Clément Caudron : Sur l’élevage, il faut réduire l’élevage bovin, mais pas n’importe comment, de manière sélective. Ce qui pose problème, c’est surtout l’élevage intensif. L’élevage extensif, c’est-à-dire l’élevage en prairie, est beaucoup plus intéressant d’un point de vue climatique parce que les prairies permettent de stocker du carbone. Dire qu’on réduit l’élevage bovin en général mais qu’on sanctuarise l’élevage en prairie, c’est quelque chose qui est pertinent d’un point de vue climatique.
Intelligence artificielle et data centers
Simon Icard : Les Français sont particulièrement adeptes de l’intelligence artificielle, avec de plus en plus de voix qui s’élèvent pour évoquer l’impact environnemental de ces technologies. Va-t-on vers des conflits d’usage à l’horizon 2040-2050 ?
Clément Caudron : La dynamique de déploiement des centres de données est assez vertigineuse. On n’est pas les seuls à le dire. Le gouvernement, dans la Stratégie nationale bas carbone 3, la dernière en date, dit que si on ne fait rien de spécial, la consommation électrique en 2050 pour les centres de données pourrait atteindre une centaine de térawattheures. Le parc nucléaire français produit chaque année entre 300 et 400 térawattheures pour toute l’économie française. Donc cent térawattheures, c’est gigantesque. Dans un contexte où on va avoir les défis dont on vient de parler sur le système électrique. Nous, ce qu’on dit, c’est qu’on n’est pas pour zéro data center, on n’est pas pour zéro IA. OK, mais on est pour maîtriser ça.
Conflit d’usage sur le réseau électrique
Clément Caudron : Ce n’est pas uniquement une question de consommation électrique dans l’absolu, c’est aussi une question d’accès au réseau. Dès maintenant, à court terme, on a un problème d’accès et de raccordement au réseau : les data centers préemptent, à eux seuls, près de la moitié des capacités de raccordement au réseau électrique. Ça pourrait se faire aux dépens des industries qui ont besoin de s’électrifier pour se décarboner. Il y a aussi des conflits d’usage sur le foncier ou sur l’eau. Il y a vraiment des conflits d’usage derrière cette dynamique de déploiement des centres de données. Il s’agit de la maîtriser.
À l’échelle individuelle, quels leviers
Simon Icard : Je pense toujours aux gens qui nous écoutent et qui veulent agir mais se sentent un peu dépassés. Si tu devais donner à ces personnes un horizon sur lequel elles ont un levier, ce serait quoi à l’échelle individuelle ?
Clément Caudron : Nous, on ne voit pas principalement les choses sous l’angle de l’action individuelle. On a une vision qui est plutôt systémique. On appelle les pouvoirs publics à mettre en place une planification ambitieuse. Maintenant, dans le cadre actuel, qu’est-ce que peuvent faire les gens au niveau individuel ? Ça va dépendre de où sont localisés les gens, de leurs moyens financiers. Mais clairement : remplacer sa voiture thermique par une voiture électrique, si possible petite. Moins prendre l’avion, prendre davantage le train. Se chauffer à l’électrique, si possible avec une pompe à chaleur plutôt qu’avec une chaudière gaz ou fioul. Réduire un peu sa consommation de viande, notamment de viande bovine. Ce sont typiquement des choses qui permettent de jouer maintenant, tout de suite à son niveau et d’aller dans le bon sens.
Simon Icard : Transports, logement, alimentation. Ça fait écho à ce que tu disais sur le plan systémique. Clément Caudron était donc dans Soluble(s), chef de projet transition robuste au Shift Project. Je mets dans la description de cet épisode le rapport avec les vingt chantiers détaillés pour réussir la transition selon vous. Et puisque nous avons en commun le plaisir d’être dans des podcasts ou de les écouter, je mets aussi dans la description le lien vers Time to Shift. C’est un podcast réalisé par les bénévoles des Shifters, une association qui œuvre aux côtés du think tank The Shift Project et qui propose une émission qui revient sur les enjeux et les solutions pour un monde libéré des énergies fossiles et préservé du changement climatique. Merci Clément d’être passé dans cette émission !
Clément Caudron : Merci à toi Simon !
Simon Icard : Voilà, c’est la fin de cet épisode. Si vous l’avez aimé, notez-le, partagez-le et parlez-en autour de vous. Vous pouvez aussi nous retrouver sur notre site internet : csoluble.media. À bientôt !
📍 TIMECODES
00:00 — Introduction
02:11 — Présentation de Clément Caudron et du Shift Project
03:33 — Pourquoi un nouveau plan
05:54 — La méthode Shift en 20 chantiers
07:54 — Qu’est-ce qu’une transition robuste ?
09:11 — Que se passe-t-il si la France échoue ?
13:25 — « On crame le budget carbone en seulement 25 ans »
15:08 — Trois chantiers, un tiers des émissions
16:23 — La petite voiture électrique sobre à 15 000 €
19:24 — 60 à 120 Md€/an d’importations fossiles
20:31 — Présidentielle 2027 : peser sur le débat
22:29 — Le triple défi du système électrique
22:55 — EPR2, premiers réacteurs en 2038
24:15 — Renouvelables : pourquoi un moratoire serait dangereux
24:54 — Le cuivre, talon d’Achille de la transition
27:55 — Le choc des compétences : 100 000 travailleurs pour le nucléaire
31:46 — Agriculture : 20 % des émissions, 3-4 % de l’énergie
32:05 — Les légumineuses, alternative aux engrais azotés
32:36 — Réduire l’élevage bovin tout en sanctuarisant la prairie
35:25 — Intelligence artificielle et data centers
37:28 — Conflit d’usage sur le réseau électrique
38:26 — À l’échelle individuelle, quels leviers
🔗 POUR ALLER PLUS LOIN
- Rapport complet du Shift Project (avril 2026) : ici.
- The Shift Project : https://theshiftproject.org
- Livre « Il est urgent de ralentir – Manifeste pour une écologie rationnelle et émancipatrice« de Clément Caudron (édition du Borrego, 2022)
- Baromètre CITEPA des émissions françaises
- Rapport 2025 du Haut Conseil pour le Climat
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