Biodiversité :
protéger ce qui nous protège
Coraux, tortues marines, chauves-souris, abeilles, mangroves, Calanques, papillons : derrière chaque espèce ou écosystème menacé se cache un service vital rendu à l’humanité — pollinisation, régulation des insectes, protection des côtes, captation du carbone, santé des océans. Sept épisodes de Soluble(s) pour comprendre les mécanismes du déclin et les réponses concrètes déjà à l’œuvre.
Sélection éditoriale par Simon Icard↗, journaliste & créateur de Soluble(s). Voir aussi simonicard.fr↗.
Chiffres clés
Comment agir concrètement pour la biodiversité — restaurer les coraux, soigner les tortues, protéger les chauves-souris, préserver les mangroves — quand les espèces disparaissent à un rythme sans précédent depuis 65 millions d’années ?
Biodiversité • Les solutions, épisode par épisode
7 épisodes, 26 solutions
Écologue, biologiste marine, photographe naturaliste, président de parc national : six invités engagés sur le terrain, avec des réponses qui existent et fonctionnent déjà.
L’adoption des coraux : une solution pour préserver les écosystèmes marins
Tortues marines menacées : les soigner et les préserver
Aimer et protéger les chauves-souris
Joyau naturel — Comment les Calanques se protègent
Respecter et restaurer les mangroves
Comment protéger les papillons ?
Comment protéger les abeilles ?
Biodiversité • Les solutions, épisode par épisode
Ce que dit chaque épisode
Restauration corallienne à Madagascar, réhabilitation de tortues à La Rochelle, lutte contre les préjugés envers les chauves-souris, gestion d’un parc national aux portes de Marseille, protection des mangroves en Martinique : cinq invités de terrain, cinq angles complémentaires.
L’adoption des coraux : une solution pour préserver les écosystèmes marins
Les coraux ne représentent que 0,2 % de la superficie de l’océan mais abritent plus d’un quart de la biodiversité marine mondiale. En Afrique, la valeur annuelle des services écosystémiques rendus par les mangroves, les coraux et les herbiers marins est évaluée à 814 milliards de dollars. Ce capital naturel est en train de s’effondrer : le rythme du réchauffement des océans a presque doublé depuis 2005, et la moitié des récifs coralliens a déjà disparu en moins d’un siècle. Quand les coraux sont soumis à un stress thermique, ils expulsent les algues zooxanthelles indispensables à leur survie — c’est le blanchissement corallien.
Jeimila Donty a transformé une ancienne ferme corallienne familiale dans l’archipel de Nosy Be, à Madagascar, en laboratoire de restauration. La technique : collecter des « coraux d’opportunité » — des fragments cassés naturellement par les courants — les cultiver sur des structures immergées, puis les replanter sur les récifs dégradés. Après trois ans, les boutures deviennent autonomes. Des biologistes marins locaux opèrent l’ensemble du dispositif. Le financement vient des entreprises via leurs budgets RSE, avec à terme des certificats de biodiversité marine similaires aux crédits carbone.
- Bouturage de coraux d’opportunité et replantation sur les récifs dégradés
- Création d’emplois locaux pour des biologistes marins communautaires
- Financement RSE d’entreprises françaises et européennes
- Certificats de biodiversité marine (modèle crédits carbone appliqué aux récifs)
- Extension aux mangroves et herbiers marins — écosystèmes interconnectés
Tortues marines menacées : les soigner et les préserver
Quatre des sept espèces de tortues marines répertoriées dans le monde naviguent dans les eaux françaises de la zone Manche-Atlantique — toutes protégées, certaines classées en danger d’extinction. Sur 4 159 km de linéaire côtier et 264 000 km² de superficie maritime, ces reptiles s’échouent vivants sur les plages, victimes d’hypothermie, de dénutrition ou de mutilations. Depuis sa création en 1988, le CESTM de l’Aquarium de La Rochelle en a recueilli et remis à l’eau plus de 350 en trente ans.
Le printemps 2024 a atteint un niveau sans précédent : 150 individus ont été pris en charge, et 65 ont été relâchés en mer le 28 mai sur une plage de l’île de Ré — contre une quinzaine l’année précédente. Les tortues arrivent généralement entre janvier et avril, sont soignées jusqu’en juin, et certaines sont équipées de trackers satellites pour suivre leurs trajectoires et alimenter la recherche scientifique. Florence Dell’Amico insiste sur leur statut d’espèces « parapluie » : leur présence est un indicateur de la santé de l’ensemble des océans.
- Centre de soins spécialisé : réhabilitation complète avant remise à l’eau
- Réseau de signalement sur toute la façade Manche-Atlantique (citoyens, pêcheurs, garde-côtes)
- Marquage satellite pour le suivi des déplacements post-remise à l’eau
- Coopération scientifique européenne pour des réponses communes
- Signaler tout animal marin échoué vivant aux autorités compétentes
Aimer et protéger les chauves-souris
La France abrite 34 espèces de chauves-souris en métropole — toutes insectivores. Une seule pipistrelle consomme jusqu’à 3 000 moustiques par nuit. En régulant naturellement les ravageurs agricoles, les chiroptères économisent des milliards en pesticides chaque année. Ce sont aussi des espèces « parapluie » : protéger leur habitat revient à protéger insectes, végétaux et prédateurs dans toute la chaîne alimentaire. Pourtant, les chauves-souris souffrent d’un problème d’image persistant — mythes des morsures, associations avec la maladie — que Manon Béréhouc combat par l’image et la pédagogie.
Le déclin est sévère : 40 % de chute des effectifs en dix ans, un tiers des espèces menacées ou quasi menacées selon l’UICN. Les causes sont cumulatives — pesticides qui empoisonnent leurs proies et contaminent les petits via l’allaitement, destruction des gîtes (haies, arbres creux, toitures) lors des rénovations, pollution lumineuse qui fragmente leurs corridors nocturnes. Les travaux de rénovation réalisés en juin — pic des naissances — laissent les jeunes orphelins. Le Plan National d’Actions Chiroptères (PNAC) et l’accord Eurobats imposent désormais des normes de protection de leurs habitats.
- Installer des gîtes à chauves-souris à la maison ou au jardin
- Éviter les travaux de rénovation en juin (période de naissance)
- Supprimer les pesticides, préserver les haies et arbres creux
- Réduire l’éclairage nocturne extérieur pour libérer les corridors
- Nuit internationale de la chauve-souris (dernier week-end d’août) — comptages publics
Joyau naturel — Comment les Calanques se protègent
520 km² de parc national, de la pointe de Marseille jusqu’à La Ciotat — au cœur d’une métropole de 1,8 million d’habitants. Les Calanques font partie des 36 « points chauds » mondiaux de biodiversité : plus de 140 espèces végétales protégées, l’aigle de Bonelli, et une biodiversité marine parmi les plus remarquables de Méditerranée. Deux millions de visiteurs par an. Le paradoxe est saisissant : la beauté attire la foule, la foule menace la beauté.
La solution déployée depuis 2022 pour la calanque de Sugiton est directe : un système de réservation gratuit et en ligne. Résultat immédiat — les visites quotidiennes sont passées de 2 500 à 400 personnes. Ce dispositif a permis de réduire l’érosion des sols et de garantir la quiétude des espèces. Didier Réault raconte aussi les victoires : le retour du mérou brun et des cétacés en mer, l’apparition d’une meute de loups dans le massif, et la fin de la pollution par les « boues rouges » de Gardanne qui avait défiguré les fonds marins pendant des décennies.
- Réservation gratuite en ligne pour les sites à forte fréquentation (Sugiton)
- Zones de protection renforcée avec interdictions ciblées
- Police de l’environnement pour faire respecter la réglementation
- Fin des rejets industriels polluants (boues rouges) en mer
- Laisser la chaîne alimentaire se reconstituer : prédateurs = signe de bonne santé
Respecter et restaurer les mangroves
Les mangroves sont des forêts tropicales qui poussent à la frontière de la mer et de la terre, les racines immergées dans l’eau salée. Elles jouent un rôle écologique multiple : protection naturelle contre l’érosion côtière, puits de carbone, nurserie pour poissons et crustacés, abri pour oiseaux et crabes. Leur régression est mondiale et alarmante : 25 % de la superficie des mangroves a disparu en cinquante ans sous l’effet de la crevetticulture, de l’artificialisation des sols et de la pollution. La Martinique compte 2 000 ha de mangroves.
Mélanie Herteman détaille les leviers de protection : la loi française interdit de construire sur les zones humides protégées, le Conservatoire du littoral rachète des terrains pour les mettre hors marché, et des actions de restauration sont conduites par les collectivités locales avec l’appui des citoyens. Un angle inattendu : les crèmes solaires utilisées en masse par les touristes sont toxiques pour les mangroves — un enjeu de sensibilisation directement actionnable. Les alternatives à faible impact sur les écosystèmes existent.
- Achat foncier par le Conservatoire du littoral pour sortir les zones humides du marché
- Actions citoyennes de restauration et replantation avec les collectivités
- Application de la loi interdisant les constructions sur zones humides protégées
- Utiliser des crèmes solaires sans oxybenzones ni octinoxate (toxiques pour les écosystèmes)
- Tourisme responsable et sensibilisation in situ
Comment protéger les papillons ?
Les papillons sont des espèces bio-indicatrices : leur disparition témoigne de l’état de l’écosystème entier dans lequel ils vivent, bien avant que les autres espèces ne s’effondrent à leur tour. On les compte depuis des dizaines d’années partout dans le monde — et les chiffres montrent que ça va mal. En France, on recense environ 250 espèces de papillons de jour. La moitié est déjà protégée parce qu’en voie d’extinction à court terme.
La cause principale n’est pas le réchauffement climatique mais le changement d’usage des terres : 75 % de toutes les terres émergées sont modifiées par les activités humaines. 50 % de la surface terrestre est couverte d’agriculture industrielle ou d’élevage. La Politique Agricole Commune consacre 25 % de son budget — soit 40 à 60 milliards d’euros par an — à soutenir ce modèle, insecticides compris. Par ailleurs, une étude de Caroline Nieberding montre que le réchauffement climatique modifie en profondeur le comportement sexuel des papillons : les accouplements deviennent moins adaptés, ce qui risque d’accélérer l’extinction de certaines espèces. 84 % des plantes cultivées en Europe dépendent de la pollinisation — les papillons font partie de cette chaîne vitale.
- Au niveau global : réorienter les subventions agricoles européennes (PAC) vers l’agriculture sans insecticides
- Manger bio — refuser l’application d’intrants dans les champs à chaque achat
- Tondre moins souvent et laisser des zones non tondues : les fleurs reviennent, les papillons aussi
- Planter des haies d’essences locales fleuries (aubépines, pruneliers, arbres fruitiers) et ne pas les tailler en période de floraison
- Laisser les orties : elles permettent à 5 à 7 espèces de papillons de se développer à l’état larvaire
- Supprimer engrais et intrants du jardin — les sols pauvres accueillent les plantes dont les papillons ont besoin
Comment protéger les abeilles ?
Les abeilles ont pollinisé la planète bien avant l’arrivée de l’Homme. 84 % des plantes à fleurs répertoriées sur Terre ont besoin des pollinisateurs pour se reproduire — des plantes qui fournissent 90 % de l’alimentation mondiale. 70 % de cette alimentation dépend directement des abeilles. Béatrice Robrolle-Mary, fondatrice de Terre d’Abeilles il y a vingt ans, le dit sans détour : si l’apiculture disparaissait, les abeilles disparaîtraient vraisemblablement avec elle. Or 89 % des Français disposent d’un espace de jardinage — balcon, jardin ou terrain. Ce levier individuel est massif et sous-exploité.
Elle pointe un double problème structurel : le processus d’autorisation de mise sur le marché des pesticides, qui ne repose pas sur une évaluation du risque fiable et indépendante, et le fait que la PAC subventionne massivement l’agriculture industrielle — celle qui met les intrants dans les champs. Les insecticides ne tuent pas que les abeilles : leurs effets délétères impactent l’ensemble de la santé publique. La solution durable, pour elle, est l’agroécologie — à condition d’une volonté politique forte pour accompagner les agriculteurs dans cette transition.
- Planter des espèces mellifères et pollinifères dans son jardin ou sur son balcon
- Supprimer tous les pesticides de synthèse de chez soi — couvrir la terre d’un paillis et associer les plantes comme alternatives
- Se former à l’apiculture dans un rucher-école (il en existe dans toutes les régions de France) avant d’installer ses propres ruches
- Installer des hôtels à insectes : les pollinisateurs sauvages sont les grands abandonnés, et meurent pour les mêmes raisons que les abeilles
- Mettre de l’eau à disposition des insectes volants, surtout en période de canicule et de sécheresse
- Acheter le miel chez l’apiculteur local et choisir des produits biologiques ou écologiques de saison
- Exiger une évaluation rigoureuse et indépendante des pesticides avant toute autorisation de mise sur le marché
- Soutenir l’agroécologie comme seul modèle durable de protection des pollinisateurs
Biodiversité • Ce que disent les experts
Les fils conducteurs
Cinq invités, cinq milieux différents. Trois logiques reviennent de façon frappante d’un épisode à l’autre.
Les espèces « parapluie » : protéger une espèce, c’est protéger tout un écosystème.
Florence Dell’Amico sur les tortues, Manon Béréhouc sur les chauves-souris : les deux utilisent exactement le même concept. Une espèce parapluie est un indicateur de la santé de son milieu — et sa protection entraîne mécaniquement celle de dizaines d’autres espèces qui partagent le même habitat. Didier Réault en donne la preuve aux Calanques : le retour du mérou brun, puis des loups, signale que la chaîne alimentaire entière se reconstitue.
La restauration active remplace la seule protection passive.
Protéger n’est plus suffisant quand les écosystèmes sont déjà dégradés. Jeimila Donty replante des coraux bouture par bouture à Madagascar. Mélanie Herteman organise des replantations de mangroves avec les habitants de Martinique. Le CESTM de La Rochelle soigne des tortues pour les remettre à l’eau. Dans les trois cas, l’action humaine directe est devenue indispensable pour aider la nature à se reconstituer.
L’économie locale est une alliée, pas une ennemie.
Koraï emploie des biologistes marins de Madagascar et finance la restauration via les budgets RSE d’entreprises françaises. Le Parc des Calanques gère la surfréquentation tout en préservant l’accès gratuit au public. Les collectivités de Martinique mobilisent les habitants pour restaurer les mangroves. Dans les trois cas, la biodiversité et le développement local avancent ensemble — ce n’est pas une concession, c’est la condition de la durabilité.
- Thématique Climat & environnement →↗ — 46 épisodes, 69 pistes de solutions
- Synthèse Chaleur en France : s’adapter sans attendre →↗ — 6 épisodes, 22 solutions
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